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Entre trésor sacré et vaisselle du prince. Le roi médiéval est-il un collectionneur ?

Yann Potin

Yann Potin, "Entre trésor sacré et vaisselle du prince. Le roi médiéval est-il un collectionneur ?", dans Hypothèses, année 2003, numéro 1, pp. 45-56.

Extrait de l’article

L’empire, la ville et la famille : Géza von Habsbourg situe la formation médiévale de la figure moderne du collectionneur à l’intersection de ces trois composantes. Ancien directeur du département de l’Argenterie chez Christie’s, spécialiste reconnu des arts précieux et de l’orfèvrerie, il parle aussi au nom de ses ancêtres. Les Habsbourgs représentent sans conteste, avec les Valois et les Médicis, les mécènes les plus actifs de l’Europe renaissante. Paris, Florence et Vienne, villes auxquelles s’ajoute le cas particulier de Venise, constituent les théâtres privilégiés de l’essor des musées modernes. Le modèle de la collection privée comme celui du musée public sont censés procéder d’un même terreau dynastique primitif, l’étroite confusion entre la famille et l’État en garantissant l’émergence. La longévité incomparable des titulaires de la couronne du Saint Empire, du XIVe siècle à l’orée du XXe siècle, se double d’une remarquable transmission du patrimoine artistique accumulé. Une chaîne ininterrompue relie les trésors des Habsbourgs aux collections des deux grands muséums de Vienne, dont les insignes impériaux forment le noyau majestueux. Le pouvoir de légitimation des collections autrichiennes atteint l’histoire des collections elles-mêmes, dans la mesure où la première grande synthèse en la matière est due à Julius von Schlösser, tout à la fois dernier garde des collections impériales et premier conservateur du musée de la République autrichienne. Les grandes institutions patrimoniales de France et d’Italie ne peuvent revendiquer une généalogie aussi fluide et transparente. Le schéma explicatif demeure cependant identique : la collection privée du prince s’est muée en musée public.

Si les Valois remplissent pour la France un rôle fondateur analogue à celui des Habsbourgs pour les pays germaniques et pour l’Espagne, le nombre infime d’objets et d’œuvres conservés en restreignent la pertinence. Par le jeux des descendances et des alliances anglaises et bourguignonnes au XVe siècle, puis florentines au XVIe siècle, les héritiers des Capétiens ont pourtant tendance à se voir attribuer une position centrale dans la généalogie patrimoniale européenne. Charles V et ses frères Louis d’Anjou, Jean de Berry, et Philippe de Bourgogne, ainsi que ses fils Charles VI et Louis d’Orléans, sont depuis la fin du siècle dernier considérés comme les pères fondateurs d’une culture de la curiosité, qui préside à l’éclosion des cabinets et des studioli de la Renaissance. Le collectionnisme congénital attribué au Valois converge en la personne de François Ier. Concurrent malheureux de son cousin Habsbourg pour le siège impérial, il est quant à lui le véritable créateur des timides jalons d’un État patrimonial, avec la création du dépôt légal des livres imprimés en 1527 et celle des Joyaux de la Couronne en 1532. Pour la première fois une distinction semble s’établir entre le bien public inaliénable et le mobilier attaché à la personne du prince.

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