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Genres bâtards : roman et histoire à la fin du XVIIe siècle

Günter Berger

Günter Berger, "Genres bâtards : roman et histoire à la fin du XVIIe siècle", dans Dix-septième siècle, année 2002, volume 2, numéro 215, pp. 297-305.

Extrait de l’article

Au niveau de la théorie, le clivage qui sépare l’histoire du roman paraît aussi insurmontable que celui qui sépare la noblesse du reste de la société pendant le dernier tiers du XVIIe siècle. De surcroît, aucun législateur du Parnasse ne surgit pour conférer au roman des lettres de noblesse destinées à masquer ses origines douteuses. En effet, la fameuse Lettre sur l’origine des romans de Pierre-Daniel Huet réserve cette dignité au seul roman épique, qui, on le sait, est arrivé à la fin de sa carrière au moment de la parution du traité. Mais bien que l’évêque d’Avranches place le roman sous la tutelle du poème épique, lui non plus n’oublie pas de mettre en parallèle roman et histoire :


Je souhaitterois pour l’interest que je prens à la gloire du grand Roy que le Ciel a mis sur nos testes, que nous eussions l’histoire de son regne merveilleux écrite d’un stile aussi noble, & avec autant d’exactitude & de discernement. La vertu qui conduit ses belles actions est si heroïque, & la fortune qui les accompagne, est si surprenante que la posterité douteroit si ce seroit une Histoire, ou un Roman.

Ce parallèle offre déjà quelques points de repère qu’il faudra évoquer par la suite :

—  le fait que l’historiographe idéal est un gibier rare et difficile à attraper ;

—  que l’histoire et le roman sont placés sous le signe de l’éloquence ;

—  que la morale exemplaire est un idéal commun à l’histoire et au roman.

En même temps, ce retard de la réflexion théorique par rapport à l’évolution rapide de la pratique permet au roman une liberté exceptionnelle, inconnue des autres genres littéraires de l’époque. Dès les années 1660, les romanciers se servent précisément de cette liberté pour s’approcher du discours historique, délaissant définitivement le modèle épique. Cette approche de Clio produit un discours romanesque nouveau et varié et crée une vaste gamme de sous-genres tels que la nouvelle historique, la nouvelle galante, l’histoire secrète, les mémoires apocryphes. Ce sont ces sous-genres qui sont responsables de l’essor du roman entre 1660 et 1700, succès inouï et auquel d’autres formes nouvelles de la fiction en prose, telles que le roman par lettres ou le conte de fées n’ont pas apporté grand chose. Un regard d’ensemble sur cet immense océan de romans suffit à nous apprendre que la nouvelle historique et la nouvelle galante s’y taillent la part du lion. En effet, près de 60 % des romans parus pendant cette période portent comme titre ou sous-titre nouvelle historique ou nouvelle galante ou encore nouvelle historique et galante. Si l’on ajoute à cette masse de textes les mémoires apocryphes et les histoires secrètes à la mode surtout vers la fin du siècle, on peut constater que les deux tiers de la production romanesque totale des années 1690 ont un penchant marqué pour Clio. Et il semble bien que cette tendance vers l’histoire soit précisément à l’origine du succès du roman auprès du lectorat. En effet, pendant cette dernière décennie du siècle, le nombre de rééditions de romans (357) dépasse largement celui des éditions originales (167), phénomène dû à l’engouement surprenant pour ces formes romanesques à caractère historique.

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