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Le testament poétique de Marot. L’Épître ’A ung sien amy’ (LXV)

Yves Giraud

Yves Giraud, "Le testament poétique de Marot. L’Épître A ung sien amy (LXV)", dans Bulletin de l’Association d’études sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, année 1978, volume 8, numéro 8, pp. 3-11.

Extrait de l’article

Si le poète est, selon l’admirable formule de Boèce, celui qui se souvient des choses oubliées, autant que l’interprète du divin, les Épîtres de Marot semblent étrangères à ces paysages prophétiques où souffle le vent de l’Esprit. Peut-être pourtant la poésie peut-elle s’établir aussi sur d’autres terres ; peut-être, malgré tout le poids du quotidien dont ces pages semblent chargées, malgré les détails de la vie matérielle qui tendent à les saturer, malgré la part si grande faite au présent le plus immédiat, le plus individuel, peut-être y a-t-il dans les Épîtres clémentines une authentique création poétique.

Cette oeuvre repose sur le vécu, sur le petit fait ; mais elle n’est pas faite seulement pour raconter, elle est faite pour tirer parti du donné initial, afin d’abord de plaire et d’obtenir le résultat escompté, et aussi afin de communiquer un message. Elle traite donc ce donné comme un prétexte, le suggère ou le suppose connu, le rappelle ou le détaille pour créer la complicité, la connivence requise entre l’émetteur et le destinataire ; elle a à lui conférer son sens, ou un sens : l’auteur entraîne le lecteur selon sa fantaisie, le manie à sa guise, le force à entrevoir ou à découvrir de nouveaux rapports, de nouvelles extensions à partir de la matière brute. Art de la mise en oeuvre, qui a pour rôle de former une matière informe, de donner un statut littéraire aux choses de la vie.

Par la nature de ses sujets, l’épitre touche évidemment au domaine de la poésie de circonstance. Celle-ci a tantôt un aspect officiel, solennel, lorsqu’elle célèbre les hauts-faits d’un grand ou les événements de la vie publique (et c’est par là que Marot, poète gallique, achève sa carrière, en chantant François d’Enghien et la victoire de Cérisoles) et tantôt un aspect plus intime, s’attachant aux circonstances privées, personnelles : c’est ici que Marot excelle, c’est à cela surtout qu’il assure à ce présent une valeur durable, à ce particulier une portée générale. Poésie sans pureté, si pureté signifie désengagement de l’histoire, petite ou grande. Marot est parfaitement conscient du caractère conjoncturel de ce qu’il compose : « jardin garny de fleurs diverses, (. . .) sans arbre ne grand fruict ». Mais en même temps, il sait aussi qu’il n’est pas prisonnier de la circonstance et que, grâce à son art, grâce à l’idée très noble qu’il se fait de la poésie, l’oeuvre dépasse le moment pour prendre vie, « pour jamais ou longtemps ».

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