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La fin du pacte amoureux. De Raymond Lulle à Jacques Lefèvre d’Etaples (1275-1505)

Vincent Serverat

Vincent Serverat, "La fin du pacte amoureux. De Raymond Lulle à Jacques Lefèvre d’Etaples (1275-1505)", dans Bulletin de l’Association d’études sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, année 1992, volume 34, numéro 34, pp. 5-26.

Extrait de l’article

On a souvent hasardé des parallélismes religieux pour la fin’amors, en suggérant des filiations qui sont censées remonter vers saint Bernard, l’école de Saint- Victor, etc. Nous sommes assez sceptiques devant les chances d’une telle entreprise, du moins si l’on s’en tient à un dépistage des influences, dont on sait combien elles peuvent être difficiles à établir. Il n’en va pas de même si nous adoptons comme point de départ une autre hypothèse de travail, que nous empruntons en l’occurrence à Michel Serres. Au sein d’une même époque, tout se passe comme si les différentes régions de la culture développaient un nombre restreint de paradigmes, ce qui nous permet de postuler l’existence d’un isomorphisme entre ses différents strates ou « formations culturelles ». L’unité ainsi explorée n’est pas réductrice : tout en reconnaissant des correspondances, la possibilité d’une « traduction » entre le théologique et le poétique, elle n’aboutit pas à une absorption cléricalisante du chant courtois.

Nous allons tenter de démontrer la fécondité d’une telle approche à partir d’un ouvrage de Raymond Lulle, le Livre de l’ami et de l’aimé, rédigé quelque part dans la décennie 1273-1283. Il s’agit d’un ouvrage mystique assez fortement dépendant de la poétique provençale, encore qu’il témoigne ci et là d’une certaine empreinte de thèmes musulmans, soufis de l’aveu même de son auteur, plus probablement algazéliens. Raymond Lulle a été vraisemblablement un « pratiquant » de la fin’amors : sa conversion religieuse serait même survenue alors qu’il s’occupait à composer un poème pour séduire une femme, dont rien ne nous dit, il est vrai, qu’elle fût mariée. M. de Montoliu ayant rédigé une étude assez complète sur le lexique et les thèmes troubadouresques dans le Livre de l’ami et de l’aimé1, nous relèverons tout simplement la persistance d’un certain lien entre poésie et amour adultère. Le choix d’une couple masculine, l’ami et le bien-aimé, témoignerait de son embarras devant le scheme concurrent, l’amour de l’homme et la femme, cet amour gardant encore à ses yeux une connotation « extra-conjugale », qui ne saurait convenir de toute évidence au dessein mystique de l’ouvrage.

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