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Conclusion

Ghislain Tranié

Tranié, Ghislain, Louise de Lorraine (1553-1601). L’esprit et la lettre d’une reine de France.
Mémoire de maîtrise d’histoire moderne, sous la direction de Denis Crouzet,
I.R.C.O.M./Centre Roland Mousnier, Université de Paris-Sorbonne, 1999-2000.
Publié sur Cour de France.fr le 1er septembre 2010 (http://cour-de-france.fr/article1582.html).

Table des matières

Mis à part quelques allusions – introductives le plus souvent – aux études de Nathalie Z. Davis et de Guy Chaussinand Nogaret, le gender ne constitue pas un axe majeur d’analyse pour cette étude. Non qu’une approche de type sociologique sur la condition féminine au XVIe siècle ne puisse pas être envisageable, mais plusieurs difficultés sont apparues dans l’application du modèle du gender à Louise de Lorraine. La première réside dans le peu d’intérêt manifesté pour les périodes antérieures au XIXe siècle par les historiens du gender en France, comme si le champ des études antiques, médiévales ou modernes se limitait à une perspective d’ordres et non de genre, bref à un état pré-sociologique. La seconde tient à l’imaginaire juridique et symbolique dans la procession du pouvoir d’une reine de France, que développe Fanny Cosandey, et qui éloigne l’épouse du roi d’une perception ‘sociale’ de sa personne. Enfin, la troisième provient de la nature même de cette étude, dans laquelle nous avons certes tenté de mettre en exergue un personnage particulier, mais sans jamais nous départir de quelques principes, tels que l’insertion de l’épouse d’Henri III dans un milieu, la cour, et une époque, le dernier quart du XVIe siècle.

Louise de Lorraine est-elle un ‘acte manqué’ de l’historiographie et de l’Histoire ? Certes son assimilation progressive à l’idée de la reine de France, bonne et vénérable pour sa piété et sa discrétion semble faire pencher en faveur de cette hypothèse. Néanmoins le peu d’attention que paraissent lui manifester ses contemporains ayant vécu à la cour et ceux qui ont laissé des mémoires témoigne d’une certaine volonté, au moins inconsciente, d’opposer l’absence à celle dont la présence éthique gênait visiblement.
Estimée pour sa beauté, elle répugnait souvent à se parer de vêtements trop fastueux hors de ses obligations officielles. Heureuse dans son mariage, elle ne put pourtant donner d’héritier au royaume. Partagée entre son devoir et ses intérêts particuliers, elle chercha vainement à concilier sa parenté et le roi. Commanditaire de fêtes royales, elle cultiva une spiritualité en avance sur son temps, et se montra fort rigide sur le chapitre des mœurs à l’intérieur de sa maison.
Au-delà de la pluralité des comportements et des représentations, perce la difficulté à saisir le personnage : difficulté d’autant plus désagréable pour certains que ce trait la rapprochait de son époux Henri III. Mieux valait donc retenir la dévote, figure de la constance dans le malheur, et proche de certaines idées ligueuses. Mais là encore elle se dérobait à toute compréhension, se ralliant à un huguenot, et invectivant de son ire sa parenté. Seuls Henri IV et les Mercœur surent – hormis elle-même – utiliser son image de reine respectée de tous. A ce moment intervient une part de contingence car les Mercœur sont vite neutralisés avec le décès de Philippe Emmanuel de Lorraine et le mariage de sa fille avec César de Vendôme. Quant à Henri IV, il eut tôt fait de trouver un autre modèle de reine en la personne de Marie de Médicis. Enfin, la postérité issue de sa fratrie eut tôt fait de s’éteindre : le XVIIIe ne fit que rendre complètement anonyme l’image pieuse forgée au siècle précédent.
Il n’est toutefois guère raisonnable de qualifier cet ‘acte manqué’ construit du vivant même de Louise de Lorraine d’échec. Une telle terminologie impose en premier lieu un référent politique ; or la qualifier de ‘politique’ serait impropre et démesuré. Elle fut avant tout reine de France, à la fois praticienne de la cour, dispensatrice d’œuvres charitables et à protectrice des esprits mystiques et soucieux de spiritualité. Certes la matière politique fut au cœur de sa vie, mais elle la pratiqua la plupart du temps en dame de la noblesse et en partisane, non en souveraine, sauf peut-être dans les années 1590, où elle fait montre de réelles qualités de négociatrice, assurément héritées de Catherine de Médicis : le modèle était loin d’être médiocre !
Car Louise de Lorraine est indissociable de Catherine de Médicis et d’Henri III : pour les comprendre tous trois un peu mieux, il faudrait sans doute leur appliquer ce mot de Clément Marot sur François 1er, Louise de Savoie et Marguerite de Navarre…
« Un seul cueur en trois corps aujourd’huy voy en France
Regnant en doulx accord sans quelque differance (…) ».