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Le cimetière sainte-Marguerite : ostéo-archéologie des dernières fouilles (septembre 1979)

Pierre Léon Thillaud

Comment citer cette publication :
Pierre Léon Thillaud, "Le cimetière sainte-Marguerite : ostéo-archéologie des dernières fouilles (septembre 1979)", dans Cahiers de la Rotonde, 1986, n° 6, p. 91-97. Article réédité sur Cour de France.fr le 1er octobre 2015 (http://cour-de-france.fr/article3864.html) dans le cadre du projet "La médecine à la cour de France".

En septembre 1979, un sondage effectué dans l’enclos de l’église Sainte-Marguerite permit d’exhumer un certain nombre d’ossements. Une commission composée des professeurs Huard et Grmek et du Dr Pierre Léon Thillaud fut chargée de les examiner et d’en faire une expertise ostéo-archéologique, destinée à identifier peut-être le cadavre de l’enfant décédé au Temple en 1795.
En 1983, la revue Cahiers de la Rotonde publia trois articles du Dr Thillaud consacrés respectivement à la pathographie du prince au Temple, aux premières fouilles effectuées au cimetière Sainte-Marguerite (novembre 1856 et juin 1894) et reprenant enfin le protocole d’expertise ostéo-archéologique demandé par M. Michel Fleury, directeur des antiquités historiques de la région d’Ile de France.
Il nous autorise aujourd’hui à reproduire l’ensemble de ces articles :

« Pathographie de Louis XVII au temple (août 1792-juin 1795) », Cahiers de la Rotonde 1986, n° 6, p. 71-80.
« Le cimetière Sainte-Marguerite : analyse des premières fouilles (novembre 1856 et 4 juin 1894) », Cahiers de la Rotonde, 1986, n° 6, p. 81-90.
« Le cimetière Sainte-Marguerite : ostéo-archéologie des dernières fouilles (septembre 1979) », Cahiers de la Rotonde, 1986, n° 6, p. 91-97.

Jacqueline Vons, responsable du projet "La médecine à la cour de France"

Les fouilles de 1979

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En septembre 1979, un sondage effectué dans l’enclos de l’église Sainte­Marguerite, par M. Pascal-Sol, permit d’exhumer un certain nombre d’ossements. Une commission, composée de MM. les professeurs Huard et Grmek et de moi-même, fut chargée de les examiner. Voici le rapport officiel de cette commission :

Protocole de l’expertise ostéo-archéologique

demandée par M. Michel FLEURY, directeur des Antiquités historiques de la Région d’Ile-de-France.
Nous avons reçu de M. Michel Fleury deux lots d’ossements humains (lots n°3 I et Il) pour en faire une expertise ostéo-archéologique. D’après les déclarations de M. Fleury, ces ossements ont été exhumés récemment à un endroit de l’enclos de l’église Sainte­ Marguerite à Paris qui, d’après certains indices, pourrait correspondre à la sépulture clandestine de Louis XVII.
De ce fait, nous avons accordé une attention toute particulière aux caractéristiques relatives à l’identification de ces os avec le squelette de l’enfant décédé au Temple en 1795, à savoir : l’âge, le sexe, les lésions tuberculeuses et les traces de l’ouverture du crâne lors de l’autopsie.

LOT N° I :
Ce lot (boîtes 8/8 A et 1/8) contient des ossements qui ont été exhumés le 21 septembre 1979, selon les déclarations de M. Fleury, par lui-même et qui se trouvaient in situ dans une disposition anatomique intacte (cela résulte également de la photo qui nous a été communiquée).
Ce lot se compose de 34 pièces (boîte 8/8 A), plus 5 pièces (boîte 1/8) :

Boîte 8/8 A :
1. Tibia gauche (manque l’extrémité supérieure).
2. Fibula gauche (manquent le tiers supérieur du corps et l’extrémité supérieure).
3. Calcanéum gauche.
4. Calcanéum droit.
5. Cuboïde droit.

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6. Deuxième cunéiforme gauche.
7. Troisième cunéiforme gauche.
8. Cinquième métatarsien gauche.
9. Quatrième métatarsien gauche.
10. Troisième métatarsien gauche.
11. Deuxième métatarsien gauche.
12. Premier métatarsien gauche.
13. Phalange V gauche.
14. Phalange IV gauche.
15. Phalange III gauche.
16. Phalange II gauche.
17. Phalange I gauche.
18. Phalangine V gauche.
19. Phalangine IV gauche.
20. Phalangette V gauche .
21. Phalangette IV gauche.
22. Phalangette I gauche.
23. Os sésamoïde métatarse-phalangien gauche interne.
24. Os sésamoïde métatarse-phalangien gauche externe.
25. Troisième cunéiforme droit.
26. Deuxième métatarsien droit.
27. Premier métatarsien droit.
28. Phalange I droite.
29. Phalangette I droite.
30. Os sésamoïde métatarse-phalangien droit interne.
31. Os sésamoïde métatarso-phalangien droit externe.
32-34. Trois petits fragments osseux non identifiables et non numérotés.

Boîte 1/8 :
A. Astragale gauche.
B. Astragale droite.
C. Premier cunéiforme gauche.
D 1. Tibia droit (partie supérieure).
D 2. Tibia droit (partie inférieure).

Tous ces os proviennent de deux extrémités inférieures (jambe et pied gauches et jambe et pied droits). Ils appartiennent sans aucun doute à une seule et même personne.
L’examen macroscopique et radiologique montre que la maturation osseuse est complètement terminée. Le fait particulièrement déterminant est la soudure diaphyso-épiphysaire complète du tibia et de la fibula. Ce squelette provient par conséquent d’une personne adulte ayant certainement dépassé l’âge de 18 ans. La structure en radiologie fine de la substance corticale suggère une tranche d’âge supérieure à 25 ans et inférieure au début de l’involution (il faut noter l’absence d’ostéoporose) (fig. 1).
Pour déterminer la taille de ce squelette, nous avons pris comme mesure de référence la longueur maximale du tibia droit : 335 millimètres. Selon les différentes formules et tables en usage, nous obtenons une taille, pour le sexe masculin, comprise entre 156 et 165 centimètres ; pour le sexe féminin, comprise entre 153 et 159 centimètres.
Malheureusement, nous ne disposons pas pour ce squelette de pièces osseuses permettant une détermination certaine du sexe. L’aspect gracile et l’absence de saillies d’insertion musculaire sont en faveur du sexe féminin.

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Fig. 1- Radiographie de l’extrémité inférieure du tibia gauche (boîte 8/8A) : la soudure complète entre la diaphyse (corps de l’os) et l’épiphyse (extrémité) inférieure, montre que cet os a terminé sa croissance et provient du squelette d’une personne adulte ayant certainement dépassé l’âge de 18 ans.

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Aucune trace de violence intra vitam ni de processus pathologique n’a pu être constatée. A signaler, comme particularité morphologique, la présence de facettes orientales (d’accroupissement) sur les tibias et astragales gauches et droits, ainsi que de processus hyperostosants et intratendineux aux insertions musculaires supérieures et inférieures des triceps suraux.

LOT N° II :
Les ossements de ce lot ont été exhumés, d’après les informations données par M. Fleury, à petite distance (dans la direction crâniale) du lieu où a été trouvé le lot I. Ces os se présentaient in situ de manière telle qu’il faut supposer une forte perturbation de l’état d’inhumation initial et que les inclusions d’éléments étrangers ne peuvent pas être exclues. Plusieurs os sont à l’état de fragments et assez mal conservés.

En voici le dénombrement :
Boîte 2/8 :
18 métatarsiens et phalanges pieds droits et gauches.
1 fragment scapula (enfant).
1 clavicule gauche (épiphyses incomplètes, enfant).
1 fragment osseux non identifiable.
2 astragales (talus) droit et gauche.
1 humérus gauche (manque l’extrémité inférieure).
1 palette humérale (incomplète).

Boîte 3/8 :
1 scaphoïde carpien droit.
37 fragments osseux non identifiables.

Boîte 4/8 :
42 fragments osseux non identifiables.
1 fragment d’occipital (enfant).

Boîte 5/ 8 :
13 fragments de vertèbres.
37 fragments osseux non identifiables.

Boîte 6/8 :
1 tiers supérieur du fémur droit.
5 fragments osseux non identifiables.
1 fragment mandibule.
2 ilions (enfant), dont un ayant sur sa face externe un clou métallique adhérant à la surface osseuse.
Boîte 7/8 : non jointe.

Boîte 8/ 8 B :
Bloc de mortier contenant divers fragments osseux parmi lesquels se distinguent une première vertèbre cervicale (atlas) et un occipital (fragment, pyramide pétreuse), (enfant).

Boîte 9 A :
1 molaire (taurodonte).
1 fragment mandibule.
1 fragment maxillaire supérieur avec une prémolaire en place.

Boîte 9 B :
1 molaire.

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En considérant les différentes caractéristiques de ces specimens, nous concluons qu’ils doivent provenir d’au moins 4 (quatre) individus différents. Il n’est pas exclu que certains petits os ou fragments osseux appartiennent au squelette du lot n° I, qui serait alors à compter comme cinquième personne.
Le lot n° II ne semble pas correspondre à une sépulture mais représente très probablement un amas d’ossements humains réunis comme on peut le trouver en fouillant un terrain ayant servi de fosse commune.

Seuls les spécimens suivants appartiennent à un ou deux individus de moins de 14 ans :
1 fragment scapula (boîte 2/8).
1 clavicule gauche (boîte 2/8).
1 fragment d’occipital (boîte 4/8).
2 ilions (boîte 6/8).
Fragments du crâne et du rachis (boîte 8/8 B).

Sur aucun spécimen nous n’avons pu trouver des traces de tuberculose. Aucun des fragments du crâne ne présente les stigmates d’une section pratiquée à fin d’autopsie.

A Paris, le 5 novembre 1979.

Signé :
Pierre HUARD, docteur en médecine, professeur d’anatomie à l’U.E.R. Cochin, Université René-Descartes, directeur d’études à la IVe Section de l’École pratique des hautes études, membre correspondant de l’Académie de médecine.
M. D. GRMEK, docteur en médecine, directeur d’études à la IVe Section de l’École pratique des hautes études, secrétaire administrateur de l’Académie internationale d’histoire des sciences.
Pierre THILLAUD, docteur en médecine, paléopathologiste.

Addendum au protocole d’expertise ostéo-archéologique

A la demande de M. Fleury, nous ajoutons les éclaircissements et les informations suivants à notre rapport du 5 novembre 1979 :
1. Les fragments de la base du crâne et de la première vertèbre cervicale contenus dans le bloc de mortier (boîte 8/8 B) ont été dégagés du mortier et nous avons pu identifier les débris d’un atlas, d’un occipital (fragment de la partie condylaire) et surtout d’un temporal (partie de la portion écailleuse, racine de l’apophyse zygomatique, fragment de la pyramide pétreuse et débris de la partie tympanale). L’état d’ossification et certaines particularités des trous vasculaires sont nettement en faveur de l’âge adulte de la

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personne dont proviennent ces restes. Cela infirme donc la première impression faisant penser aux restes d’un enfant (à cause de la taille et d’une certaine gracilité des os, inaccessibles alors à l’examen morphologique détaillé). L’examen radiologique qui est en cours pourra peut-être apporter des précisions sur l’âge du sujet, mais il ne changera certainement pas notre opinion actuelle. Nous insistons sur le fait qu’il s’agit des ossements très incomplètement conservés et qui ne sont pas particulièrement significatifs pour la détermination de l’âge. Les parties du crâne dont on dispose ne permettent pas de dire s’il a été scié, ou non, aux fins d’une autopsie ;
2. La dent (molaire) de la boîte 9 B provient sans aucun doute d’une personne adulte ;
3. Les deux ilions de la boîte 6/8 sont, d’après leur taille et surtout d’après leur état d’ossification, infantiles. Ils sont incomplets et dans un si mauvais état de conservation qu’il n’est pas possible d’en déterminer l’âge avec une plus grande précision ;
4. Il est possible que les fragments osseux dégagés du mortier appartiennent à la même personne (adulte) que les os de deux extrémités inférieures trouvés in situ dans les dispositions anatomiques correctes et désignés dans notre rapport comme le lot n° I. C’est possible mais non prouvé. Il est, en revanche, exclu que les deux ilions aient la même origine que les deux séries d’os susmentionnés. Il n’est même pas absolument certain que ces deux ilions proviennent d’un seul enfant ;
5. Nous soulignons encore une fois qu’aucun des os examinés (aussi bien le lot n°I que le lot n°II) ne porte aucun stigmate de tuberculose ostéo-articulaire, maladie dont manifestement souffrait l’enfant mort au Temple en 1795.

A Paris, le 6 décembre 1979.
Signé : Pierre HUARD, Mirko D. GRMEK, Pierre THILLAUD.

Il ne nous appartient pas de tirer les conséquences archéologiques et historiques de ce rapport [1]. Il nous semble, par contre, indispensable de saisir, en tant que paléopathologiste, cette occasion pour préciser les conditions nécessaires à toute tentative d’identification d’ossements humains exhumés du cimetière Sainte-Marguerite, aux restes de Louis XVII [2].
Le fait que l’enfant mort au Temple, le 8 juin 1795, fut enterré dans le cimetière Sainte-Marguerite est aujourd’hui généralement accepté. Nous avons précédemment démontré pourquoi, d’un point de vue médical, il y a tout lieu de croire que cet enfant n’est autre que Louis XVII .
L’endroit de l’inhumation reste discuté. Mais, cette question de savoir si l’enfant fut déposé dans une fosse commune ou bénéficia d’une sépulture individuelle nous paraît assez vaine. Ce cimetière fut destiné au service des hôpitaux

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jusqu’en 1804 et ne fut définitivement abandonné qu’en 1819. Ainsi, durant plus de vingt ans l’enclos continua de recueillir les trépassés dont la plupart, vu leur provenance, avaient toutes les chances de présenter les stigmates caractéristiques d’une section du crâne à fin d’autopsie. Par ailleurs, à cet anonymat s’ajoute l’action irréversible des travaux d’urbanisme effectués depuis. Il apparaît, dans ces conditions, que les chances de retrouver un jour les restes du corps de Louis XVII sont pratiquement nulles.

Conclusion : le point de vue du paléopathologiste

Quoi qu’il en soit, tous les ossements retirés de cet enclos seront soumis, par le paléopathologiste, aux exigences suivantes :

Premièrement, il faudra obtenir l’assurance que tous les ossements soumis à l’examen proviennent d’un seul et même individu ;
Deuxièmement, les résultats de l’étude de la maturation des os longs et des synostoses crâniennes ; de la maturation dentaire déciduale et définitive et des diverses mesures anthropologiques, devront correspondre à ceux d’un enfant d’une dizaine d’années ;
Troisièmement, le crâne devra présenter les traces caractéristiques d’une section pratiquée à fin d’autopsie ;
Quatrièmement, l’examen de l’extrémité inférieure du radius gauche et des extrémités osseuses participant à l’articulation du genou droit devra permettre l’observation macroscopique et/ou radiologique de remaniements osseux réactionnels à un processus pathologique. Le type lésionnel devra ne pas exclure ou, mieux encore, évoquer l’étiologie tuberculeuse.

Seule la réunion de ces quatre faisceaux d’éléments anthropologiques et paléopathologiques permettrait la poursuite de l’identification dans le domaine de l’Histoire.

Notes

[1L’interprétation historique de ces données a été faite par M. Michel Fleury dans son « Rapport sur les résultats du sondage effectué au cimetière Sainte-Marguerite en vue de vérifier l’exactitude des déclarations faites en 1816 relativement à la sépulture de Louis XVII », Procès-Verbaux de la Commission du Vieux Paris, séance du 10 décembre 1979 (Supplément au Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris du 8 mai 1980, p. 5-15)

[2Voir ci-dessus notre article intitulé « Pathographie de Louis XVII au Temple (août 1792-juin 1795) », p. 71-80.