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Les Français à la recherche d’un langage. Les ordres hétérodoxes de Philibert de L’Orme et Pierre Lescot

Yves Pauwels

Yves Pauwels, "Les Français à la recherche d’un langage. Les ordres hétérodoxes de Philibert de L’Orme et Pierre Lescot", dans Revue de l’Art, année 1996, volume 112, numéro 112, pp. 9-15.

Extrait de l’article

L’un des principaux enjeux de la littérature française, au milieu du XVIe siècle, a été la réha­bilitation du génie national face à l’emprise des modèles antiques ou italiens. Du Bellay, avec sa Défense et Illustration de la langue française, est le héraut le plus connu de cette cause qui, vers 1550, était gagnée dans le domaine de la poésie : le fran­çais devenait une langue littéraire à part entière.

Les architectes furent atteints de la même am­bition nationaliste. Mais, dans leur cas, le pro­blème se posait en termes différents. Seul l’art gothique pouvait apparaître comme l’équivalent de la langue vernaculaire. Or cet art était alors complètement disqualifié, tant s’imposait le re­cours au nouveau langage architectural « à l’anti­que ». L’autorité des Anciens comme l’évidence des principes géométriques interdisaient un retour au « vieil langaige françois » des maçons du Moyen Age. En sorte que les architectes français devaient, pour s’émanciper, trouver de nouvelles formes d’expression.

La difficulté est particulièrement aiguë dans le domaine des ordres. La théorie, telle qu’elle s’im­pose aux alentours de 1550, ambitionne de donner un modèle universel de béante, fondé sur la per­fection de modèles antiques idéalisés et l’harmonie de proportions simples. Par son principe même, une telle conception exclut les particularismes, fussent-ils nationaux. Il n’y a pas d’innovation possible dans le lexique, ni de dérogations possibles à la grammaire.

Cette immuabilité du langage reste bien évi­demment idéale. Dans la pratique, les formes ca­noniques sont souvent mises à la torture : Michel-Ange a ouvert la voie. Mais lorsque de L’Orme et Lescot dessinent des ordres inconnus du lexique vitruvien, il ne s’agit pas seulement de volonté créatrice : ces expériences peuvent aussi s’interpréter comme une contribution à l’enrichis­sement du langage français de l’architecture. De même que les poètes de la Pléiade tentent d’élargir les possibilités poétiques de la langue en créant des mots, les architectes créent des formes, cher­chant à doter l’architecture française d’un ordre national.

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