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3 jan. 2022, Lyon : Centres et marges du monde des agents diplomatiques (XIIIe-XXe siècle)

Appel à communications pour un colloque international

La diplomatie a longtemps été l’univers consacré des ambassadeurs et des délégations dûment accréditées pour conclure des traités de paix au nom de leur royal mandataire. Depuis une trentaine d’années, l’étude des « relations internationales » (c’est-à-dire, au moins pour les périodes médiévales et modernes, toutes les relations entre pouvoirs politiques, autant intérieures qu’extérieures) s’est départie de la seule « geste des rois » (Carlo Ginzburg) pour porter un regard neuf sur les pratiques diplomatiques, sur la longue genèse des écrits de la représentation et de la négociation, ou encore sur le poids des régimes politiques sur l’action diplomatique. Elle a aussi rejoint le champ d’une nouvelle histoire du politique, intégrant aux pratiques dites diplomatiques les aspects juridiques, rituels, liturgiques et plus largement culturels des échanges. Cette histoire renouvelée de la diplomatie fait la part belle aux trajectoires des représentants en mission, à la singularité du contact avec les puissances étrangères et à un « effet retour » de la projection internationale sur la construction étatique. Les études sociohistoriques sur les diplomates et leurs pratiques se sont multipliées, toutes périodes confondues. Pour ne prendre que quelques exemples, on pense ici à la composition des délégations médiévales, scrutée par Pierre Chaplais, Donald Queller ou Anne-Brigitte Spitzbarth, aux travaux de Lucien Bély sur les congrès internationaux de 1713-1714 ou encore à l’univers des diplomates français durant la Troisième République, dépeint par Isabelle Dasque. L’étude des relations internationales, qui n’a de cesse que de tenir compte de figures supplémentaires, s’oriente peu à peu vers l’arrière-cour des négociations, envisageant l’agentivité d’autres acteurs. Il y a par exemple ceux qui échappent aux logiques les plus visibles du droit international – à l’instar de ces acteurs qui ne bénéficient pas du statut d’ambassadeur (agents, secrétaires, consuls) – ou ceux qui se soustraient à la logique mandatés mandataires, comme les religieux, les intellectuels ou encore les espions. L’approche ‘interactionniste’, développée par Christian Windler dans son étude des consulats barbaresques du XVIIIe siècle, renforce ce nouveau centre d’intérêt en mettant au premier plan les interactions entre tous les acteurs de la scène diplomatique, plutôt que les seuls discours ou accords produits.

Le présent colloque propose de prolonger ces avancées en s’intéressant aux interactions entre les acteurs officiels et marginaux des systèmes diplomatiques, dans le but de dépasser la traditionnelle opposition entre pratiques officielles et pratiques officieuses, du XIIIe au XXe siècle. Le choix de la longue durée pour l’étude de l’interaction entre centre et marges en diplomatie pourra faire dialoguer les problématiques et les approches spécifiques aux différentes périodes. La notion de marge est entendue dans toute sa polysémie, recoupant un état spatial, un état politique et un état social. Au sens littéral, elle désigne un espace placé au bord, en dehors, et pose donc l’existence d’un centre. En l’espèce, ces marges semblent renvoyer à des pratiques officieuses et secrètes. Néanmoins, elles peuvent aussi plus simplement renvoyer à des interactions hors du feu des projecteurs, sans que celles-ci ne soient reléguées à un état de moindre importance politique. Dans l’étude du monde de la diplomatie, la distinction entre centre et marges peut être subtile : où s’arrête le centre, et où commencent les marges des négociations ? Si l’officialité d’un ambassadeur dépend de son accréditation écrite et de son rôle public, l’importance à accorder aux acteurs diplomatiques non mandatés par l’écrit se pose. De même, l’identification de pratiques codifiées dans un cérémonial diplomatique renvoie à l’existence de pratiques officieuses, et à la délicate détermination de leur validation dans une transaction diplomatique. Pour dépasser cette dichotomie parfois stérile, on peut alors faire appel à la notion d’agentivité (ou agency) des agents diplomatiques, c’est-à-dire à leur « marge de manœuvre » dans le champ des négociations. L’agentivité désigne la capacité des individus à agir sur leur environnement, à le maîtriser et le transformer par la pensée et/ou l’action. Appliquée à l’ensemble des acteurs intervenant dans les échanges diplomatiques, elle vise à dépasser une lecture du fait diplomatique organisée autour de la figure de l’ambassadeur accrédité. Il ne s’agira donc pas d’ignorer ce dernier, mais de l’inclure dans un environnement social et géographique large, d’identifier d’éventuels réseaux d’influence, et de relever ses interactions avec les autres acteurs des négociations.

Le premier axe suggéré est celui de la composition des ambassades et des interactions entre les acteurs diplomatiques. Outil de représentation d’un pouvoir, la suite est un élément clef de la réussite du diplomate. Elle l’assiste au quotidien et forme des « réseaux invisibles » (G. Hanotin). Certaines figures de ces suites sont essentielles au déroulé des missions, comme le clerc puis le secrétaire d’ambassade, les proches du roi ou de l’ambassadeur, artistes, lettrés, savants et techniciens. Les acteurs de ces sociabilités diplomatiques sont de mieux en mieux identifiés, mais il reste à réfléchir à leur contribution effective au travail diplomatique et donc à mieux comprendre les interactions entre les acteurs au centre, et ce personnel en « seconde ligne » des négociations. Ces interactions appellent à interroger de potentiels effets de sources dans la visibilité des agents diplomatiques. Ainsi, les intervenants porteront une attention particulière aux acteurs des relations internationales ne disposant pas de statut diplomatique clair, ainsi qu’aux activités ne relevant à première vue pas de pratiques diplomatiques habituellement identifiées comme telles. Dans la même perspective on envisagera aussi les lieux dans lesquels se déroulent les interactions diplomatiques, depuis la salle d’audience officielle jusqu’aux lieux les moins attendus (espaces employés par les serviteurs et domestiques, salles de spectacle, auberges et autres lieux de divertissement) en passant par des lieux intermédiaires (lieux de résidence des agents, églises, universités...). On pensera aussi à questionner les causes (origines sociales, formation, ou manque de formation) et les conséquences (exercice des fonctions et compétences, rémunération, carrières) de la diversité des acteurs de la diplomatie, ainsi que les mots employés pour qualifier cette pluralité.

On s’intéressera également aux réseaux d’intérêts, d’amitié ou d’influence, pour chercher à comprendre leur rôle dans l’évolution d’une négociation. Dans la droite ligne des travaux de Wolfgang Reinhard sur la Mikropolitik, ces réseaux peuvent préexister à une mission comme se former à l’occasion de rencontres diplomatiques. Ils reposent sur des appartenances aux mêmes cercles de parenté ou d’amitié, sur des intérêts partagés ou encore sur des affinités individuelles. Ils renvoient encore une fois à la complexité de l’échange diplomatique et à la nécessité d’interroger le rôle de ces groupements d’intérêts externes à la transaction diplomatique dans la négociation du rapport de force. Quelles sont les conséquences sur les relations internationales des ententes communes entre représentants de nationalités différentes (religieuses, culturelles, scientifiques), et comment se matérialisent-elles sur le terrain ? Quel impact cet horizon commun a-t-il sur les négociations ? Surtout, quelle est la marge de manoeuvre de la puissance mandataire par rapport à ces réseaux ? Sont-ils manipulables, insérables dans une stratégie politique, ou bien agissent-ils de leur propre mouvement, d’où le besoin de les canaliser ?

Les marges des négociations invitent enfin à replacer les jalons classiques de la vie diplomatique – audience, entretiens –, dans un ensemble de pratiques diplomatiques plus large, en prêtant une attention particulière à leur transcription documentaire. Les mots employés pour dire ces marges, mais aussi la langue utilisée par les agents lorsqu’ils s’y trouvent et en usent, sont l’un des points à creuser. La question documentaire appelle aussi à interroger la place de ces marges des négociations dans les appareils d’État et les institutions. Enfin, ces marges sont marquées par un personnel beaucoup moins officiel que celui mobilisé pour la conclusion d’un traité. Elles se prêtent donc bien au développement de pratiques alternatives, qui échappent aux normes de la tractation officielle. C’est ici que l’on peut envisager le déplacement du rapport de force diplomatique dans des sphères « autres » : culturelles, religieuses, ou encore économiques. Les vecteurs privilégiés de ce soft power sont les manifestations religieuses et culturelles, les réseaux universitaires, les rencontres scientifiques, ainsi que tout ce qui a trait à la circulation des idées et aux échanges de savoirs. Des contributions touchant à la participation des diplomates à la vie curiale et sociale, culturelle, scientifique ou encore religieuse du pays hôte seraient bienvenues. La prise en compte de ces pratiques alternatives devrait aussi rejaillir sur le plan documentaire : qu’occulte-t-on à l’écrit des objectifs d’une ambassade ? Qui choisit-on de représenter sur des clichés d’ambassadeurs, et à quel plan ? Les marges des pratiques sont aussi littéralement des notes autorisant, ordonnant et rapportant une mission au détour des écritures officielles. Aux marges des sources se dessinent la mise en scène du contact diplomatique, la manipulation de l’image, et l’agentivité des parties impliquées dans l’échange.

Axes du colloque

Les acteurs des marges

  • Les suites des ambassadeurs et leur action politique
  • Domestiques et domesticité au cours des missions diplomatiques
  • Les relations entre agents et espions

Pratiques en marge

  • Vie sociale quotidienne des agents diplomatiques
  • Rituels, liturgie et négociations
  • Manifestations culturelles et négociations
  • Circulation des idées et des personnes au service d’une diplomatie parallèle

Marges et représentation

  • Le silence des archives et pratiques documentaires alternatives
  • Les marges de l’action diplomatique dans le discours et la langue diplomatiques
  • Les marges diplomatiques dans les oeuvres littéraires et artistiques

Consignes
Les propositions de communication (max. 300 mots), pourront être rédigées en français, anglais ou italien. Elles devront mentionner les sources disponibles pour traiter le sujet et seront accompagnées d’une courte note biographique (100 mots max.). Les communications, d’une durée maximale de 25 minutes, pourront être présentées en français, anglais ou italien.

Les propositions sont à envoyer avant le 3 janvier 2022 aux adresses suivantes : amicie at live.com, claire.lorenzelli at ens-lyon.fr, fontvieilled at gmail.com et pierre.nevejans at ens-lyon.fr.

Les propositions de jeunes chercheurs, à partir du master 2, sont plus qu’appréciées. Les organisateurs insistent quant au maintien d’une parité stricte entre les intervenants.

La prise en charge des frais de transport et d’hébergement est conditionnée à des financements dont les demandes sont en cours. Tout sera fait pour défrayer les intervenants les plus précaires. Une publication des actes est envisagée.

Comité d’organisation
Damien Fontvieille (Sorbonne Université)
Claire Lorenzelli (ENS de Lyon)
Pierre Nevejans (ENS de Lyon)
Amicie Pélissié du Rausas (Université de La Rochelle)

Comité scientifique

Stéphane Péquignot (EHESS)
Isabella Lazzarini (Università del Molise)
Jean-Louis Fournel (Université Paris 8)
Serena Ferente (University of Amsterdam)
Isabelle Dasque (Sorbonne Université)
Fabrice Jesné (Université de Nantes)

Lieu et date du colloque
École normale supérieure de Lyon, 23-24 juin 2022