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22 oct. 2019, Lyon : La fortune de l’entre-deux. Capitaines, prélats et ambassadeurs italiens entre Valois et Habsbourg, des Alpes à Venise (1519-1559)

Argumentaire

Le fort renouveau historiographique sur les guerres d’Italie de ces vingt dernières années a d’abord conforté, si ce n’est renforcé, l’idée que celles-ci pourraient se résumer en une déferlante d’États puissants, extérieurs à la péninsule, sur une Italie morcelée, affaiblie en son propre sein et, de fait, vulnérable. L’Italie de la période 1494-1559 est perçue, et d’ailleurs en partie vécue par les contemporains eux-mêmes, comme un territoire pris dansl’étau d’un conflit qui la dépasse, et sur lequel elle n’a que trop peu de prise. L’historiographie la plus récente s’appuie sur cet état de fait, en analysant la formation de partis clairement identifiés et absolument établis, entre une Italie de l’Empereur, une Italie du Pape pour les années 1530 et 1540 (Bonora 2014), et une Italie française, qui renaitrait de ses cendres après l’échec de Pavie et l’abandon apparent de François Ierde ses « tentatives italiennes » (Fournel, d’Amico 2018 ; Alonge 2013). Cette Italie des partis pourtant, parce qu’elle implique qu’il faille absolument faire son choix entre des puissances à tendance hégémonique, semble trop manichéenne pour être totale : et s’il existait, aux côtés de cette Italie prise entre Valois et Habsbourg, des Italien(ne)s dont l’allégeance ne serait ni aussi certaine, ni aussi constante, dont l’existence saurait rendre à ce champ d’étude toute sa complexité sociale ?

À l’occasion du 500e anniversaire de l’élection de Charles Quint sur le trône impérial, c’est sur ces Italien(ne)s de l’entre-deux que nous aimerions porter l’attention. Le concept géographique de l’entre-deux paraît en effet extrêmement prolifique au tissage d’une histoire sociale et politique des Italien(ne)s des années 1519-1559. L’entre-deux est un espace, ici social et politique autant que spatial, tiraillé entre deux forces qui le bousculent, mais dont il reste tiers, extérieur, marginal (Le Gall et Rougé 2014). Comme la Lorraine, dont les grandes familles sont astreintes à des choix politiques hybrides, souvent mal compris, et pourtant toujours attendus du fait de la position de marge convoitée du duché, l’Italie est bien cet espace pris entre plusieurs feux, dont les individus perdent leur dimension autonome pour se trouver à la marge de deux puissances, marge en situation de constant danger et de perpétuelle réappropriation (Nicklas 2015).

Les entre-deux sont « fondés sur les échanges et la médiation, se nourrissant de plusieurs apports, et sont par conséquent riches, complexes, dynamiques, hybrides » (Le Gall et Rougé 2014, p. 5). L’entre-deux est un espace doté de qualités propres, pouvant faire des choix différents de ceux observés dans les systèmes territoriaux dominants. Les guerres d’Italie favorisent l’importation dans la péninsule italienne de cultures politiques diverses, déjà connues des Italien(ne)s pour la culture impériale, nouvelles en ce qui concerne les apports français et espagnols. L’Italie anté-cambrésienne se trouve alors dans un état transitoire, une période de violentes recompositions des rapports de force politiques traditionnels, qu’ils soient internes à la péninsule ou liés à l’impossibilité de ne pas tenir compte de l’expérience de la guerre dans la pensée des rapports à venir (Descendre, Fournel et Zancarini 2016). Durant cette période de crise, des Italien(ne)s cherchent à tirer leur épingle du jeu, à limiter les dégâts du conflit au moins, voire à choisirune voie leur permettant d’assurer au mieux leurs intérêts propres. Le tout sans prendre réellement – ou définitivement – parti : il s’agit bien là de situations politiques de l’ « entre-deux » (Nicklas 2015).

Ces situations sont associées à la conception, propre au XVIesiècle, de la Fortune-Occasion (Buttay-Jutier 2008). Le temps qui s’écoule n’est pas perçu par les contemporains comme linéaire, mais comme ponctué d’instants à saisir. Le choix de l’action permet de ne pas subir les revers de Fortune. Ainsi le duc Charles-Emmanuel de Savoie s’affirme-t-il notamment comme se jouant de la fortunaen agissant pour conserver son équilibre entre Français et Espagnols. S’il passe d’une alliance à l’autre, c’est pour défendre l’intérêt de ses États (Gal 2012). Conçues selon le prisme de la Fortune, la guerre et la diplomatie sont faites de raison, deviennent le fruit de décisions calculées en amont, dont la vocation est d’éloigner le risque d’infortune. Celles des monarques dont les armées luttent en Italie sont déjà bien connues (Crouzet 2016 ; Michon 2018). Mais comprendre les recompositions sociales et politiques ayant alors cours dans la péninsule italienne implique de descendre à une échelle micro – ici, individuelle – qui caractérise l’étude des entre-deux. Ce sont des personnages jugés « petits » ou, dit plus diplomatiquement, secondaires, que l’on souhaiterait faire apparaître à travers une série d’études de cas, une micro-histoire destinée à poser les fondations d’une histoire plus large. Courtisans, guerriers, ecclésiastiques ou encore agents diplomatiques, autant de « seconds couteaux » qui participent à la politique italienne, assistent aux grandes mutations du temps, et tentent, plus ou moins ouvertement, de déterminer leur place dans un rapport de force en mutation. C’est leur engagement intéressé, pragmatique, raisonné, parfois difficile et incompris, mais aussi leur allégeance, et, par extension, les questions de loyauté, d’honneur et de service qui seront au cœur des réflexions de la journée. Comme des joueurs d’échecs, ces acteurs intermédiaires placent leurs pions, parient sur l’avenir à plus ou moins long terme pour connaître une bonne fortune.

Comme l’a récemment montré Thomas Nicklas à travers l’exemple de Charles de Lorraine, le XVIe siècle est aussi une période d’affirmation, à l’échelle européenne, d’un sentiment d’appartenance nationale, qui rend théoriquement impossible de choisir les deux camps : Charles de Lorraine est incompris de tous, tenu pour un agent de la cour de France dans l’espace germanique, soupçonné de duplicité par Catherine de Médicis elle-même à Paris (Nicklas 2015, p. 251-253). Questionner les choix politiques de l’entre-deux induit de déconstruire l’image de ces personnes intermédiaires, de montrer la perception de leurs choix politiques autant que le jeu constant autour de leur allégeance espérée et de leur trahison présumée. Comment ceux qui choisissent de ne pas choisir sont-ils perçus par les belligérants des guerres d’Italie ? Quels sont les ressorts déterministes des doubles jeux politiques, dans un contexte où ces choix « intermédiaires » sont difficiles à identifier, et donc font de leurs auteurs des personnes à l’engagement suspect ?

Il faudra enfin questionner la temporalité et la durabilité de telles situations : si « les entre-deux sont les signes et symboles d’un moment, d’une époque spécifique » (Le Gall et Rougé 2014, p. 13), alors combien de temps cette situation peut-elle être tenue par les acteurs italiens ? Cet entre-deux est aussi un processus social et politique, lié à l’arrêt du conflit ouvert en 1530 et à l’établissement progressif d’une situation encore nouvelle sur la péninsule. Les cas d’études que l’on veut voir émerger sont bien des trajectoires dotées d’un caractère pérenne ou un éphémère, et qui permettront d’éclairer, en négatif, l’évolution géopolitique générale dans la péninsule sous un angle nouveau.
Comité organisateur

Julien Guinand, chercheur associé au LARHRA, et Pierre Nevejans, doctorant en histoire moderne à l’ENS de Lyon et au laboratoire Triangle (UMR 5206).

Intervenant·e·s et modération
(provisoire)

Hélène Soldini, MCF Études italiennes à l’Université Jean Moulin Lyon 3
Marcello Simonetta, Senior fellow researcher - Medici Archive Project
Guillaume Alonge, ATER Histoire moderne à l’Université Aix-Marseille
Florence Alazard, MCF Histoire moderne à l’Univ. François Rabelais de Tours
Séverin Duc, Membre de l’École française de Rome
Julien Guinand, chercheur associé au LARHRA
Jean Sénié, ATER Histoire moderne, université Sorbonne
Romain Descendre, PU Études italiennes, ENS de Lyon (modérateur)
Elisa Andretta, chargée de recherche en histoire moderne, CNRS (modératrice)
Nicolas Le Roux, PU Histoire moderne, Univ. Paris 13 (modérateur)

Bibliographie indicative

Alonge, G., « Au service du roi, au service de l’Évangile: deux collaborateurs italiens des frères Du Bellay (Giovan Gioacchino da Passano et Ludovico di Canossa) », dans C. Michonet L. Petris(dir.), Le cardinal Jean Du Bellay, diplomatie et culture dans l’Europe de la Renaissance, Rennes/Tours, PUR/PU François Rabelais, 2013, p. 283-298.

Bonora, E., Aspettando l’Imperatore : principi italiani tra il papa e Carlo V, Torino, Giulio Einaudi, 2014.

Buttay-Jutier, F., Fortuna, usages politique d’une allégorie à la Renaissance, Paris, PUPS, 2008.

Crouzet, D., Charles-Quint, le renoncement au pouvoir, Paris, Odile Jacob, 2016.

D’Amico, J. C., Fournel, J.-L. (dir.), François Ieret l’espace politique italien. États, domaines et territoires, Rome, Publications de l’EFR, 2018.

Descendre, R., Fournel, J.-L., Zancarini, J.-C., « Après les Guerres d’Italie : Florence, Venise, Rome (1530-1605) », Astérion, 2016, 15.

Gal, S., Charles-Emmanuel de Savoie, la politique du précipice, Paris, Payot, 2012.

Michon, C., François Ier, un roi entre deux monde, Paris, Belin, 2018.

Lastraioli, Ch., Le Gall, J.-M. (ed.), François Ieret l’Italie / L’Italia e Francesco I. Échanges, influences, méfiances entre Moyen Âge et Renaissance / Scambi, influenze, diffidenze fra Medioevo e Rinascimento, Turnhout, Brepols, 2018.

Le Gall, J., Rougé, L., « Éditorial. Osez les entre-deux ! », Carnets de Géographes, 2014, 7.

Nicklas, Th., « Le cardinal de Lorraine, les princes du Saint-Empire et la cour impériale. Les choix politiques de l’entre-deux », dans J. Balsamo, Th. Nicklaset B. Restif(dir.), Un prélat français de la Renaissance. Le cardinal de Lorraine, entre Reims et l’Europe, Genève, Droz, 2015, p. 245-259.

Lieu

Bâtiment Buisson (D8), salle 002 - ENS de Lyon, 15 parvis René Descartes
Lyon, France (69007)