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Du barbare à l’oppresseur décrépi : l’image du Louis XIV guerrier dans les satires anglaises et hollandaises

Isaure Boitel

Isaure Boitel, « Du barbare à l’oppresseur décrépi : l’image du Louis XIV guerrier dans les satires anglaises et hollandaises », Cahiers de la Méditerranée, 83, 2011, 125-134.

Extrait de l’article

Immobile et comme prenant la pause au milieu d’une scène tumultueuse, Louis XIV incarne, dans cette toile de Charles Le Brun, l’archétype du « roi de guerre », stoïque et majestueux dans la victoire. Ornant la voûte de la Galerie des glaces, La Franche Comté conquise pour la seconde fois célèbre l’heureuse campagne de 1674 qui s’achève le 22 mai, lorsque la citadelle de Besançon, alors aux mains des Espagnols, tombe sous l’assaut des troupes françaises. Le roi, cuirassé à l’antique, laisse son bâton de commandement s’appuyer négligemment sur l’allégorie du Doubs. Son regard se pose sur des femmes implorantes que Mars lui amène, personnifications des territoires récemment conquis. Parmi elles figure la Franche-Comté, le corps allongé sur un parterre de boucliers, s’arrachant les cheveux d’une main tandis que l’autre tend timidement les clés de la province. Derrière le souverain, Minerve et Hercule gravissent un rocher, symbole de la citadelle de Besançon, et s’apprêtent à repousser les forces espagnoles incarnées par un fantassin et par le lion des Habsbourg. À gauche, la célébration du succès royal éclate grâce à une Victoire élevant des trophées et tenant dans une main deux couronnes de lauriers symbolisant sans doute la double conquête de cette province. La Renommée et la Gloire, perchées sur des Nuées, participent également à l’apologie du prince. Le triomphe repose bien ici sur les seules épaules du souverain dont les vertus guerrières transparaissent à travers les références mythologiques. Sagesse et héroïsme définissent donc ce roi belliqueux dont la présence passive suffit à terrasser l’ennemi par une sorte de « geste miraculeuse ».

Cette œuvre emblématique de la propagande ludovicienne témoigne de l’importance qu’accorde Louis le Grand à sa grandeur guerrière, mais aussi de son intérêt profond pour l’art militaire. Loin d’être réaliste, la toile n’en évoque pas moins la présence physique du souverain sur le champ de bataille, présence réelle puisque le roi s’est effectivement déplacé jusqu’au théâtre des affrontements. Mais cette volonté d’imposer l’aura martiale du roi aux esprits contemporains et à la postérité se trouve rapidement contrée par une production satirique étrangère. À partir des années 1670 en effet, des centaines d’estampes et de médailles anglaises et hollandaises dénoncent l’attitude du héros gaulois et génèrent une image très éloignée de la vision apologétique décorant les couloirs de Versailles. Cette image au noir s’intensifie encore lors des deux dernières guerres du règne, celle de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) et celle de Succession d’Espagne (1701-1713), conflits qui font perdre au roi de France son statut d’arbitre de l’Europe.

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