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Snobs et Lettrés à la Cour de Henri III

Christiane Lauvergnat-Gagnière

Christiane Lauvergnat-Gagnière, "Snobs et Lettrés à la Cour de Henri III", dans Bulletin de l’Association d’études sur l’humanisme, la réforme et la renaissance, année 1982, volume 15, numéro 15-2, pp. 48-55.

Extrait de l’article

(...)

Les modifications que les courtisans font subir à la langue française sont d’une tout autre nature ; ils sont le fruit de l’ignorance, ignorance de l’italien, mais aussi du latin et même du vieux français. A Celtophile qui s’indigne d’entendre « faire perfection » pour « faire profession » en dépit de l’étymologie, Philausone fait remarquer : « II semble que vous imaginiez une cour telle que pourroit estre une cour de parlement, où à la vérité on prend un peu garde à telle chose. Mais pensez-vous qu’en la cour du roy quant au langage on se règle sur ceux qui gardent quelques règles ? pensez-vous qu’on suive volontiers ceux qui tiennent le droit chemin ? Au contraire on prend plaisir d’aller à travers les chams à l’esgarée : et principalement quand on sçait que quelque grand, ou pour le moins quelque mignon a passé par là : encore qu’il n’y soit passé sans trébucher plusieurs fois ». Quant à ceux qui veulent « laisser gouverner leur langage par la raison, ont dit « qu’ils sont pédants (comme ils usent de ce mot par dérision) qu’ils sont des scholarès, qu’ils sont des clericus ». L’emploi du mot « tailleur, sans ajouter aucune queue », à la place de « couturier », peut bien faire tort « à tant d’autres sortes de tailleurs » ; c’est là un raisonnement d’homme « trop scrupuleux. Car il faut estre résolu que pour parler bon langage courtisan, vostre première maxime doit estre de ne cercher ni ryme ni raison en iceluy ». Pour quelques courtisans instruits, tel Philausone, on ne rencontre dans l’entourage du roi que des gens qui appellent « pédants tous ceux qui ne sont pas ignorants comme eux, et qui se meslent de deviser de quelque chose qui concerne les lettres » tels sans doute ces « mignons » qu’il serait facile d’écarter de Philalèthe en lui présentant le Virgile que Celtophile a dans sa poche, « comme luy voulant demander son opinion touchant quelque passage ; car jamais on ne vit diables mieux fuir à force d’eau bénite... que vous verrez ces gentils-hommes fuir aussi tost qu’ils orront parler latin. Rien d’étonnant s’ils commettent les mêmes fautes que « le peuple groscier, qu’on appelle aujourd’hui Iapopu- lasse, ou pour le moins, ceux qui n’ont aucunes lettres », et qui diront « monition » ou « amonition » pour « munition », « excès de fièvre » pour « accès de fièvre », « philosomie » pour « physionomie », etc.

La cour ne peut donc plus, comme au temps de « ce tant admirable roy François 1er », « donner loi à la France universelle touchant le bon langage ». De plus alors qu’on y voyait autrefois quarante ou cinquante Italiens, elle est devenue « une petite Italie ». Et la plupart des courtisans se laissent « mener par la langue ; veu qu’outre le désir que plusieurs peuvent avoir de complaire à ces estrangers, les voyans en grand crédit, ils ont ce naturel... d’aimer fort la nouveauté. Le verdict de Philalèthe est sans appel : « j’estime pouvoir dire des courtisans, quant à plusieurs mots et façons de parler dont ils usent, qu’ils parlent comme perroquets en cage ». Seul Philausone et ses semblables, instruits aux bonnes lettres, trouvent grâce à ses yeux ; encore doivent ils veiller soigneusement à ne pas se laisser contaminer.

Où donc trouver désormais une norme du bon français ?

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