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« Le roi qui ne peut pas mourir »

Isabelle Cani

Isabelle Cani, "« Le roi qui ne peut pas mourir »", dans Cahiers de Recherches Médiévales et Humanistes, année 2004, numéro 11, pp. 95-109.

Extrait de l’article

Pourquoi l’une des histoires favorites de la fin du XXe siècle est-elle la mort du roi Arthur ? Le vieux récit médiéval y devient soudain populaire ; il fait recette et rencontre souvent un beau succès commercial, à travers les films hollywoodiens ou les grandes sagas arthuriennes situées au croisement du roman historique et de l’heroic fantasy. Mais ne nous y trompons pas : la mort d’Arthur n’est pas seulement le dernier élément d’une fresque qu’on veut complète : elle est apogée, clé de voûte, voire instant sublime qui à lui seul résume l’ensemble. Ainsi, en 1995, dans Livres des guerriers d’or de Philippe Le Guillou, Arthur n’entre en scène que pour mourir dans le combat final qui l’oppose à Mordret ; le héros du roman, Luin Gor, traverse les temps et les légendes et, pour cela, il est le témoin oculaire de la bataille de Salesbières comme de la submersion de la ville d’Ys. Mourir avec fracas serait-il le meilleur moyen de manifester qu’on a vécu ? Le seul, peut-être…

Il faut dire qu’au XXe siècle, le roi Arthur se trouve chargé de plus de valeur mythique qu’au Moyen Âge. De pâle silhouette obligée attestant par sa présence à l’arrière-plan le raccordement d’une aventure singulière à un ensemble plus vaste, il est devenu – par exemple dans le film de John Boorman Excalibur (1981), puis dans bien des œuvres de la fin du XXe siècle qui subissent son influence – la figure centrale faisant des épisodes conservés un tout cohérent. Mais le film de Boorman lui-même participe d’une association d’images désormais dominante : depuis Lord of the Rings de J. R. R. Tolkien (1955), le départ d’une nef vers l’ouest signifie la fin des Jours Anciens, de la beauté, de la magie, du sacré présent sur terre. Cette fin de règne marquée par la mort du roi et/ou son départ pour l’île d’Avalon, cet ailleurs inaccessible, représente donc plus que jamais la fin des temps mythiques, le définitif désenchantement du monde.

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