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L’art du mensonge dans les romans de Mlle de Scudéry

Gerhard Penzfoker

Gerhard Penzfoker, "L’art du mensonge dans les romans de Mlle de Scudéry", dans Dix-septième siècle, année 2002, volume 2, numéro 215, pp. 273-286.

Extrait de l’article

Les romans de Mlle de Scudéry sont un collage. Ils citent et reproduisent les grands historiens de l’Antiquité (Hérodote, Xénophon, Denis d’Halicarnasse, Salluste, Tite-Live, Plutarque). Ils connaissent l’épopée classique et moderne (Homère, Virgile, Le Tasse), la nouvelle depuis Boccace et Marguerite de Navarre, les grands traités de la culture courtoise (Andreas Capellanus, Castiglione, Faret). Ils évoquent les genres mineurs du salon aristocratique et les programmes poétiques contemporains. Avant tout, ils suivent l’exemple des genres et des œuvres renommés de la tradition romanesque – du roman pastoral et du roman hellénistique, de L’Astrée de d’Urfé et des Éthiopiques d’Héliodore. « Ie vous diray seulement », écrit Mlle de Scudéry dans la préface d’Artamène ou le Grand Cyrus, « que j’ay pris & que ie prendray tousiours pour mes vniques Modelles, l’immortel HELIODORE, & le Grand URFé, ce sont les seuls Maistres que i’imite, & les seuls qu’il faut imiter ». J’ajoute à ces modèles le roman de chevalerie – l’Amadís et le Lancelot surtout – que l’on continue à éditer avec zèle à Lyon et Troyes jusqu’au début du XVIIe siècle. Mlle de Scudéry l’exploite sans scrupule bien qu’elle le passe sous silence. Ces enchaînements intertextuels tendent à effacer les renvois à la réalité historique en les remplaçant par des rapports essentiellement littéraires. Les romans de Mlle de Scudéry aboutissent par cela à une fictionalisation consciente du monde représenté qui renverse de manière aussi programmatique que provocatrice le reproche de mensonge qui a été formulé contre la fiction dès sa naissance. « Car après tout », dit-elle dans Artamène, « c’est vne Fable que ie compose, & non pas vne Histoire que i’écris ». Elle ajoute dans Clélie « qu’il n’y a point de mensonges innocens que ceux que l’on donne pour mensonges, c’est.à-dire toutes ces ingénieuses fables des Poëtes ». Le roman n’est en fait qu’un tissu de mensonges cousu avec art, « un véritable art du mensonge ». Je me référerai dans les pages qui suivent à cet « art du mensonge » romanesque dont je soulignerai trois aspects. Premièrement, la constitution intertextuelle des personnages : elle renforce leur fictionalité en affaiblissant en même temps leur identité individuelle. Deuxièmement, le caractère mensonger des signes de l’amour qui circulent dans la société courtoise du roman : il évoque les traditions d’une critique langagière et discursive qui remonte à la littérature de la Renaissance et implique chez Mlle de Scudéry une apologie (cachée) du roman. Troisièmement, la mondaine « aversion pour la vérité » – pour utiliser les termes de Pascal –, qui règne dans les salons du roman et qui prête à « l’art du mensonge » une tonalité tout à fait particulière. Je soutiendrai la thèse selon laquelle le programme de fictionalisation ébauché par Mlle de Scudéry renvoie déjà au futur des genres narratifs. Mais je soulignerai aussi que Mlle de Scudéry n’utilise pas de manière innovatrice le programme d’avenir inné à son « art du mensonge ». C’est peut-être par cela que son roman s’est vite exposé à tomber dans l’oubli.

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