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Matthieu Lahaye : Le Fils de Louis XIV, Monseigneur le Grand Dauphin (1661-1711)

Stanis Perez

Comment citer cette publication :
Stanis Perez, "Matthieu Lahaye : Le Fils de Louis XIV, Monseigneur le Grand Dauphin (1661-1711)", Paris, Cour de France.fr, 2014 (http://cour-de-france.fr/article3261.html). Compte rendu publié le 1er juillet 2014.

Matthieu Lahaye, Le Fils de Louis XIV, Monseigneur le Grand Dauphin (1661-1711), Seyssel, Champ Vallon, 2013, 427 pages.

Après avoir signé un article remarquable sur le personnage [1], Matthieu Lahaye récidive par l’édition de sa thèse de doctorat consacrée au Grand Dauphin. Précieuse étude qui vient combler une lacune de l’historiographie curiale puisque dans l’ombre du Roi-Soleil, les princes du sang n’ont guère retenu l’attention des historiens. Ici, tout en échappant au genre biographique, l’auteur brosse le portrait d’un homme au destin exceptionnel, ou, pour mieux dire, au destin exceptionnellement frustrant. Si on laisse de côté toute psychologie historique, il apparaît toutefois qu’être le fils et successeur présumé de Louis XIV n’était pas chose aisée. En l’occurrence, le titre du livre mérite des compliments : cet aristocrate courtisé, né en 1661 dans les fastes d’une dynastie toujours soucieuse de descendance, et, qui plus est, la première année du règne personnel de Louis XIV, a été réduit à n’être… que le fils de son père. Éternel second, éternel héritier dont l’autorité n’est qu’artifice parce que le roi demeure le roi, et le seul qui puisse être. L’instantanéité de la transmission du pouvoir royal supposait une forme de monopole, au moins symbolique, détenu par le souverain seul. Le fils devait patienter et attendre de pouvoir accéder au trône, une situation assez paradoxale qui fait du futur roi un personnage quasiment gênant tant que son géniteur est en vie. Les juristes, rappelle Lahaye, opèrent une distinction tactique : le roi exerce le pouvoir sans partage, son fils profite simplement de l’honneur que lui donne son rang, « sa seigneurie » écrit Loyseau.

Ce sentiment de gêne se ressent plus nettement quand il s’agit d’observer la part d’autorité réellement exercée par ce Grand Dauphin qui est le premier sur la liste des successeurs mais qui ne jouit pas de la moindre bribe du pouvoir royal : il est un grand privilégié à la cour, mais ses prérogatives s’arrêtent là où s’étendent celles du roi, c’est-à-dire quasiment partout. Et au-delà même de cette question, l’existence du Dauphin semble n’être qu’un artifice puisqu’il ne possède pas de véritable « Maison » et qu’il dépend de son père pour tout ce qui concerne son quotidien. Si Louis XIV évoquait sentencieusement « un autre moi-même » dans une lettre à Charles II, en réalité, il n’était question que d’un « roi dormant » pour reprendre la formule de Jackson. Du coup, l’auteur s’intéresse à ce qu’il considère comme le fond du problème, à savoir la question de l’autorité de ce Dauphin bien né, mais contraint d’attendre un grand événement. Le plan de l’ouvrage se focalise peut-être trop sur cette thématique de l’autorité qui, on le comprend sans mal, est le point faible du personnage.

L’articulation du plan tranche en défaveur d’une approche chronologique, ceci pour mieux privilégier une étude thématique : comment fabriquer l’autorité ? comment soutenir l’autorité ? comment faire autorité ? Or, une confusion fâcheuse semble entacher ce triptyque passionnant : qu’est-ce qui est le plus important ? L’impossible autorité d’un Dauphin ou l’incertaine identité de celui-ci ? Une fois encore, il faut revenir au titre et à son raccourci fulgurant : Corneille lui-même, pour célébrer l’union matrimoniale de Monseigneur, est obligé de l’identifier à l’image de son père. Comme si ce Dauphin n’avait pas plus d’autorité que de visage… Il va de soi que la comparaison avec les bâtards ne peut être éludée. Il apparaît que le Grand Dauphin occupe une place prépondérante mais qui ne se distingue de celle des enfants illégitimes que par quelques artifices rituels : il est davantage présent que ses pairs lors du lever du roi ou peut avancer son carreau de quelques pouces à la chapelle, mais il doit rivaliser avec le duc du Maine quant à la faveur du souverain. Louis XIV sait toujours tirer parti de la jalousie, même entre les membres de sa famille.

Pour autant, la « propagande royale » semble pleine d’égards pour celui qui sera roi un jour ou l’autre : au travers de la grisaille des almanachs, on peut apercevoir le Dauphin dans la posture du roi de guerre. Pourtant, la publication du tirage de 1675 abuse le lecteur, car Monseigneur n’était pas présent au siège de Besançon…
D’ailleurs, le titre de « Monseigneur » est inédit en France et il n’est pas sans poser problème. En effet, il désigne habituellement un ecclésiastique et non un prince du sang, ce que le duc de Montausier ou le premier président du Parlement font remarquer. Pourquoi employer ce qualificatif qui ne devrait être réservé qu’au roi seul ? Sans doute pour tenter de consolider le statut d’un prince dépourvu de toute autorité et, au sens juridique, de toute seigneurie. S’il se fait appeler « Monseigneur » à la cour, il ne possède en propre aucune seigneurie et ne peut profiter de Meudon que grâce à la largesse de son père et non pas parce que les dauphins auraient droit à une parcelle et à un château dans les environs. Les courtisans n’en sont pas dupes et La Palatine relève un jour qu’en sa présence, dans sa propriété de Meudon, des hommes restent assis dans les canapés, une entorse majeure à la symbolique curiale. En une expression forte et sublime, la princesse résume tout ce qu’il y a à dire en pareille occasion : « On ne sait plus du tout qui on est », une formule toutefois destinée à Marly et non à Meudon, comme l’auteur le sous-entend. Enième résurgence de la question de l’identité, angle mort d’une existence très privilégiée mais au prix d’une étouffante tutelle.

À ce titre, la relation verticale avec le roi-père rend la donne plus complexe ce que l’historien aurait pu développer autour de deux faits d’apparence anecdotique mais qui montrent, à l’échelle micro-historique, à quel point les relations entre le père et le fils sont complexes et surtout fondées sur la nécessité, pour le Dauphin, de parvenir à s’imposer. Le premier cas est celui des amours défendues avec Mademoiselle Choin : le roi la disgracie en août 1694 (ce faisant, il oublie sa propre idylle avec Marie Mancini) mais la relation continue à Meudon, sous le regard d’une partie de la cour et d’un Saint-Simon prompt à qualifier la jeune femme de « Maintenon du dauphin ». Le second cas est plus parlant peut-être : en décembre 1699, on vole à Monseigneur une boucle en diamants au sortir de l’opéra. On découvre bientôt que l’auteur du larcin n’est autre que Lhuillier, sous-inspecteur des bâtiments de Meudon. Il est gracié par le Dauphin qui retrouve ses brillants, mais finit par être exilé à vie par le roi : un serviteur ne saurait voler ou tromper son maître. Dans les deux situations, il y a conflit d’intérêt entre le souverain et son fils, ce dernier parvenant à outrepasser la volonté royale en matière de mœurs mais pas en matière de justice, prérogative régalienne oblige. Ces petits accrocs, ces tensions passagères en disent long sur l’étendue et surtout les limites de l’autorité dont jouit le Dauphin. En réalité, aucun texte ne précise vraiment ce que peut ou ne peut pas faire le fils du roi : il peut espérer beaucoup et peu à la fois.

Alors que faire dans cette posture de subordination ? Le paradoxe tient à cette nécessité de préparer le futur roi à la charge qui sera la sienne dans un futur plus ou moins proche tout en limitant son pouvoir afin d’éviter de parasiter la geste royale. Certes, les initiatives de Louis XIV en faveur d’une éducation politique de son fils ont été nombreuses. On sait que le dauphin entre au Conseil, s’assied à la droite de son père (sur une chaise pliante, le fauteuil est pour plus tard !) et apprend à conserver les secrets de délibérations. Mais prend-il part aux débats ? On connaît l’épisode du testament de Charles II, en novembre 1700 : paradoxalement, le Grand Dauphin accepte le codicille qui va l’empêcher de devenir Louis Ier d’Espagne. L’obéissance à son père a primé. Matthieu Lahaye voit dans cette acceptation verbale une « victoire remarquable » là où d’autres ne pourraient voir qu’une forme de ratification de la décision royale. Pouvait-il s’exprimer différemment ?

Si on laisse de côté le volet politique (pour le moins résiduel) de la vie du Dauphin, on constate qu’il vit par ailleurs comme un très grand aristocrate en s’entourant de beaux objets d’orfèvrerie, de beaux meubles, de belles peintures, en bref, un décor qui lui fait peut-être croire que la succession est pour bientôt et qu’il est déjà un peu le roi dans ses appartements ou au jeu. Mais, dans les faits, les choses sont plus complexes : la grosse centaine d’officiers qui le servent quotidiennement ne constituent pas pour autant une véritable « Maison ». Seul le visa du roi peut autoriser une dépense extraordinaire. Le mécénat princier demeure, par ricochet, celui de Louis XIV. Des clans se forment, on y voit une cabale : manière de donner un peu d’importance à ce qui se passe à Meudon, mais sans succès, la cour est à Versailles ou à Marly et pas ailleurs. Quant à l’apothéose de Monseigneur que peint Mignard sur un plafond de Meudon, elle ne pouvait que laisser songeur un être rongé d’impatience. Enfin, s’il convient toujours d’éviter de souscrire à la caricature, peut-on en vouloir à Saint-Simon d’avoir résumé cette existence par la phrase qui suit : « Un dauphin si peu connu, qui n’a jamais été rien, ni de rien, en une si longue et vaine attente de la Couronne » ?

Autorité ou identité ? Fils aîné d’un roi absolu ou futur souverain déjà puissant et respecté ? Mode de vie aristocratique ou répétition in-vivo des rituels curiaux ? Les questions en suspens demeurent nombreuses après la lecture du remarquable travail de Mathieu Lahaye. L’exploitation quasi exhaustive des sources ne souffre aucune critique surtout quand la clarté de l’exposé coïncide avec la simplicité du style. Et le refus prudent de la biographie est de bon aloi lorsqu’il s’agit d’un individu qui a échappé de justesse au trône, à la célébrité mais pas à la postérité.

Notes

[1M. Lahaye, « Louis Ier d’Espagne (1661-1700) : essai sur une virtualité politique », Revue historique, 2008, 3, p. 605-626.