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La mutation féodale a-t-elle eu lieu ? Note critique.

Barthélemy, Dominique
 

Dominique Barthélemy, "La mutation féodale a-t-elle eu lieu ? (note critique)", dans Annales, année 1992, volume 47, numéro 3 pp. 767 - 777.

Extrait de l’article

La « mutation de l’an mil » mérite d’être soigneusement discutée. La réédition du livre de J.-P. Poly et E. Bournazel, paru pour la première fois en 1980, est une bonne occasion de dire dans ces colonnes pourquoi le paradigme dominant qu’est devenue la « mutation féodale » doit être remis en cause ’.

Je le ferai avec d’autant moins d’arrogance que j’ai été moi-même largement sous son emprise jusqu’en 1988, et que des maîtres envers lesquels ma dette est immense y demeurent attachés. Néanmoins, il n’y a pas de science si les théories, les paradigmes, sont « infalsifiables ». Seuls les faits demeurent, ce que ladite « mutation » n’est pas : elle ne représente qu’un système d’interprétation, fort opposé à celui qui l’a précédé. La question est donc de savoir s’il n’est pas temps d’en changer, de lui en préférer un autre.

Or les auteurs reconduisent ici un modèle qui, en 1980, stimulait la recherche mais qui, aujourd’hui, la bloque. La seconde édition de La mutation féodale n’a rien changé à l’architecture d’ensemble ou de détail. Elle s’enrichit seulement de quelques paragraphes nouveaux en petits caractères, enchâssés dans les développements. J.-P. Poly et E. Bournazel discutent les thèses d’A. Barbero sur la chevalerie et la noblesse et d’E. Magnou-Nortier sur la servitude ; ils adoptent le modèle de P. Bonnassie sur les deux servitudes ; ils intègrent les apports de D. Iogna-Prat sur les sources auxerroises du schéma trifonctionnel d’Adalbéron de Laon et de Gérard de Cambrai, et ceux d’O. Guyotjeannin sur la chancellerie capétienne du XIe siècle.

On n’a pas à s’ériger ici en critique, à distribuer aux deux coauteurs les bons et les mauvais points. Je rappellerai seulement ce qu’on leur doit de fort et d’assuré, sans doute définitivement. Ils nous ont fait voir, mieux que personne, que la « fidélité des sires », assez lâche, ne donne pas une bonne image de tout le système féodal, que le fief est un cadeau-qui-oblige et donc qui attache le vassal au seigneur beaucoup plus que ne le croyait F. L. Ganshof, ou encore que les généalogies des chefs nobles sont toujours manipulées. Ils ont parfaitement entendu les leçons de G. Duby sur le rôle de l’imaginaire, sur les modèles de « convivialité » domestique, sur les difficultés et les richesses du latin des chartes et des chroniques. Ils ont formulé un diagnostic très remarquable sur la continuité entre l’institution féodale du XIIe siècle, qui ne fut rien moins que « dégénérée », et l’État moderne.

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