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Du Jardin des Simples de la Maison de la charité chrétienne au Jardin des Apothicaires (1578-1624)

Laurent Paya

Comment citer cet article :
Laurent Paya, Du Jardin des Simples de la Maison de la charité chrétienne au Jardin des Apothicaires (1578-1624), Paris, Cour de France.fr, 2008. Article inédit mis en ligne le 4 octobre 2008 (http://cour-de-france.fr/article590.html) dans le cadre du projet de recherche "La Médecine à la cour de France".

Ce texte est établi à partir d’une communication présentée lors du colloque "Pratique et pensée médicales de la Renaissance" organisé par Jacqueline Vons du 2 au 6 juillet 2007 au Centre d’Études Supérieures de la Renaissance.

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C’est d’abord en Italie, où ils sont inventés, que les jardins botaniques se développent : à Padoue et à Pise en 1545, à Florence en 1554, Bologne 1567, puis en Hollande à Leyde en 1577, en France à Montpellier en 1593 et à Copenhague en 1600. La particularité du Jardin des Apothicaires de Paris (1624), berceau de l’Ecole de Pharmacie, est d’être destiné à toute une corporation : on y cultive des plantes pour les besoins d’une officine et pour l’instruction des élèves. Mais la fondation de cet établissement prolonge l’existence, plutôt complexe, du Jardin des Simples de la Maison de la charité chrétienne (1578). Le jardin de cet établissement caritatif, créé sous le règne d’Henri III par l’apothicaire Nicolas Houel, serait le plus ancien des jardins botaniques royaux de France [1]. Nicolas Houel (ca. 1520 - ca. 1587) est un individu singulier ; reçu maître apothicaire en 1548, ce scientifique qui publie plusieurs traités de médecine est aussi amateur d’art et poète. Il est l’auteur d’un manuscrit, l’Histoire de la royne Artémise, mis en image par Antoine Caron et dédié à Catherine de Médicis. Homme d’esprit universel, son appartenance à la communauté artistique de son temps est confirmée par plusieurs sources et études – en l’occurrence, il est témoin au mariage du sculpteur Germain Pilon. Une œuvre graphique singulière représente un « projet » pour cette Maison de charité : La procession de Louise de Lorraine, femme de Henri III allant du Louvre au Faubourg Saint Marceau pour poser la pierre de la Nouvelle Maison dite Maison Chrétienne, projetée et même commencée en 1584 (Est Res pd-30-Fol ) [2], est une série de onze dessins sur des feuillets de trente-cinq centimètres de large sur une longueur d’environ cinq mètres probablement réalisée en 1583. L’étude de la vie et de l’œuvre de Nicolas Houel a déjà fait l’objet de nombreuses études. Signalons les travaux historiques de Gustave Planchon (1893-4) et de Jules Guiffrey (1899), ce dernier s’étant plus particulièrement intéressé aux jardins. Cet exposé s’appuie également sur les travaux plus récents de Frances Yates (1989) et de Valérie Auclair (2006).

Fondation des Jardins de santé royaux du Faubourg Saint-Marcel

Jacques Gohorry (ca. 1520-1576) Prieur de Marsilly, mathématicien et chimiste, est un acteur significatif de l’histoire des jardins à la Renaissance pour sa participation à la traduction de l’Hypnerotomachia poliphili qu’il présente à Jean Martin avant 1546. Vers 1572, Gohorry possède un jardin aménagé sur l’actuel emplacement du labyrinthe du Jardin des Plantes au faubourg Saint-Marcel de Paris. A proximité, le jardin de La Brosse, mathématicien du roi, est réputé « garni de plantes rares et exquises » [3]. Aussi, une communauté de savants se forme et se réunit dans cette partie de la capitale, ce « Lyceum » est le prélude à l’Académie des Sciences. Non loin de là est implantée l’Académie de Poésie et de Musique de Jean-Antoine de Baïf. De fait, un climat intellectuel favorable à l’établissement de la Maison de la charité chrétienne et de son Jardin des Simples existe au faubourg Saint-Marcel dans le dernier quart du XVIe siècle. [4]

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Dans une suite d’articles qu’il publie entre 1893 et 1894 dans le Journal de Pharmacie et de Chimie, Gustave Planchon retrace l’histoire du Jardin des Apothicaires de Paris. Plusieurs essais d’établissement d’une fondation charitable sont d’abord tentés en différents lieux de la capitale. Le financement semble précaire, les fonds doivent être récoltés sur les comptes des maladreries, léproseries et hôtels-Dieu du royaume. Ces sommes seraient récupérées après des recherches en malversation. Le projet est également au cœur de luttes d’influence. A plusieurs reprises, des personnalités du monde ecclésiastique ou médical font valoir leurs prérogatives à la direction des établissements de santé ou de formation à la médecine. Dans un acte officiel d’octobre 1576 figure les grandes lignes d’un programme pour la fondation de la future Maison de charité : « […] fondé, édifié et doté une maison de charité, en laquelle soit nourri et institué certain nombre d’enfans orphelins, premièrement à la piété et bonnes lettres, et par après en l’art d’appothicairerie et y soient préparées et fournies et administrées gratuitement toutes sortes de medicaments et remèdes convenables aux pauvres honteux de la ville et faubourgs de Paris » [5]. Par l’arrêt du 19 août 1577 Nicolas Houel s’attache à une maison délabrée et un terrain de la rue de Lourcine : « […] l’hôpital de Loursine en fauxbourg Saint-Marcel désert et abandonné par mauvaise conduitte, tout ruiné, les pauvres non logés, le service divin non dit ni célébré. » [6]. L’insalubrité du lieu qui accueille les syphilitiques limite peut-être les convoitises. Un arrêt définitif intervient le 2 janvier 1578 en conformité duquel l’apothicaire, déjà nommé par lettres patentes données à Blois le 20 janvier 1577, est nommé « […] à la superintendance tant de ladite maison, chapelle, apothicairerie et jardin des simples [7] ». Le 21 avril 1578, Houel est installé par les délégués du Parlement dans l’ancien hôpital de l’Ourcine, ou de Saint-Marcel, encore nommé l’Hôtel-Dieu du Patriarche, qui prend le nom de Maison ou Hôpital de la charité chrétienne. [8] Assez rapidement, Houel entreprend une remise en état ; mais en 1579 : « […] l’apothicairerie et jardin des Simples, qui était commencé et fort advencé […] » [9] sont sérieusement endommagés par une crue brutale de la Bièvre. Les travaux et le fonctionnement de l’établissement sont mal connus et Nicolas Houel meurt en 1587, épuisé par ses efforts de reconstruction. Audens, son successeur, reprend les travaux. Mais en 1597, les missions de la Maison de charité sont modifiées : elle doit accueillir et soigner les soldats blessés au combat. Henri IV fonde ainsi la première institution en faveur des officiers et soldats invalides. Audens évincé, il reste « l’apothicaire de cette maison, pour y servir et avoir aux dépens d’icelle une apothicairerie pour le secours desdits soldats » [10]. On peut supposer que les plantes cultivées au Jardin des Simples servent à présent au soin des blessures. Lorsque Louis XIII transfert cet hospice au château de Bicêtre, l’apothicairerie est vacante ; progressivement la fondation de Houel semble revenir à sa vocation de l’édit d’octobre 1576. C’est en 1624 qu’un arrêt du Grand Conseil confie son administration à la Communauté des Apothicaires-épiciers qui renonce à la plupart des terrains et bâtiments, pour ne conserver que le terrain vague des Vieux-Fossés situé entre la rue de Lourcine et la rue de l’arbalète – une parcelle acquise par Houel sur ses finances personnelles. L’emplacement du premier jardin, qui correspond à celui du « projet » représenté dans le dessin de la Procession de Louise de Lorraine, est abandonné. L’arrêt de 1624 mentionne que la fondation de 1576 doit être entretenue. La création de nouvelles structures et la maintenance de l’existant sont à la charge des apothicaires qui empruntent et se cotisent. La compagnie des apothicaires, qui est plus solide qu’un homme exceptionnel mais seul dépendant de ses mécènes, revendique l’héritage de Nicolas Houel.

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Les représentations et les descriptions qui nous sont parvenues autorisent une approche cartographique de la situation de ces jardins. L’Hôtel-Dieu de Saint-Marcel-les-Paris, établissement choisi pour la fondation de la Maison de la charité chrétienne, se trouve donc rue de Lourcine, actuelle rue Broca, presque à l’entrée sur la gauche en arrivant par la rue Mouffetard. Le terrain attenant, assez vaste, s’étend en pente par derrière vers la Bièvre. Le terrain des Vieux-Fossés est le véritable emplacement du Jardin des Apothicaires. Situé de l’autre côté de la rue de Loursine, il remonte en équerre vers la rue de l’Arbalète. Au XIXe siècle, l’organisation de ce quartier est bouleversée par les travaux d’urbanisme du baron Haussmann et les Jardins de santé de la rue de Loursine disparaissent. Malgré ces modifications majeurs du tissu urbain une lecture de l’évolution du parcellaire permettant de restituer les anciennes implantations est possible. Le plan de Paris de Truschet et Hoyau (vers 1552) mentionne l’emplacement de l’hôpital de Lourcine avant l’établissement de Houel. De l’autre côté de la rue de Lourcine, on devine les parcelles des Vieux-Fossés qui ne font pas encore partie du patrimoine de l’hôpital. Le plan de Braun & Hogenberg (1572) est proche du précédent et le plan de Belleforest (1575) en est plus proche encore sans apporter d’informations supplémentaires. Avec les plans de Mérian de 1616 ou 1654, on devine l’emplacement des parcelles qui nous intéressent, mais la cartographie de cette zone périphérique de la capitale est encore approximative. Les plans du XVIIIe siècle sont les plus précis ; et même s’ils sont tardifs, le quartier semble pratiquement inchangé. Sur le plan de Delagrive (1728), on distingue l’ancienne Maison de charité non loin du pont des tripes. Cet espace correspondrait aux n°3 à 9 de la rue Broca – la forme de la parcelle cadastrale du n°7 évoque nettement l’emprise du Grand Clos [11]. Le plan de Delagrive est suffisamment détaillé pour montrer les bâtiments placés dans un angle du terrain qui comprend quatre parterres inégaux quasiment disposés de façon quadripartite. Ces constructions et ce jardin sont peut être ceux qu’édifient Nicolas Houel avant sa mort. [12] D’autres témoignages n’évoquent qu’une maison modeste disposée en avant de la Chapelle et un petit jardin y attenant, ensuite le Grand Clos descend jusqu’à la Bièvre. Selon Gustave Planchon, il semble qu’aucune construction importante n’ait été réalisée dans cet espace primitif [13]. En 1625 il n’est question que d’une petite maison construite en vis-à-vis de la chapelle que l’on nomme « petit logis ». Une demeure assez miséreuse mentionnée dans les comptes de décembre 1629 : elle est habitée par un jardinier qui compense le prix de son loyer en donnant deux pioches. Cet ensemble est détruit en 1768, il s’appelle alors maison de Sainte-Valère. Ainsi, une impression de simplicité, voir d’inachevé et de vétusté, se dégage de ces témoignages qui s’accordent mal avec l’ambitieux complexe architectural représenté dans la suite de dessins de la Procession de la Reine. En revanche, un certain nombre d’éléments topographiques vraisemblables sont à relever dans ces dessins ; même si, de nombreuses inexactitudes existent là aussi. Les pénitents du dessin de procession traversent un paysage agreste dans lequel serpente la Bièvre, puis ils longent le clos du jardin médicinal et de l’apothicairerie, avant de traverser la rue de Loursine pour atteindre la chapelle placée en avant de « l’école » construite sur la parcelle des Vieux-Fossés. Aucun des plans et des descriptions que nous avons rassemblés n’indiquent la présence de ce cheminement parallèle au jardin. De même, une chapelle serait présente sur la parcelle du Grand Clos et non devant l’entrée du terrain des Vieux-Fossés, presque au milieu de la rue. Ensuite, dans les feuillets de la Procession de la Reine, l’école est un vaste édifice couvert d’un toit-terrasse construit en bordure de la parcelle des Vieux-Fossés ; tandis que sur les plans, on ne distingue qu’une simple habitation percée d’une porte charretière cintrée – probablement située au n° 12 et 14 de l’actuelle rue Broca. Les différences entre le « projet » de La Procession de la Reine et l’établissement caritatif vraiment réalisé sont importantes. Le chantier de Nicolas Houel a certes subit de nombreux aléas, mais cela ne semble pas suffire à justifier de tels écarts.

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Le terrain des Vieux-Fossés est une parcelle qui remonte en pente depuis la rue de Lourcine vers la rue de l’Arbalète. Simple langue de terre sur les plans édités avant 1624, les Vieux-Fossés commencent par une partie basse en forme de quadrilatère, le terrain se relève donc brusquement et forme une bande irrégulière de largeur inégale courant obliquement jusqu’à la rue de l’Arbalète en direction de la rue des Postes. Cette partie basse du terrain semble avoir gardé la forme d’un bosquet traversé d’une allée. C’est sur un terrain attenant, qui s’étend de la rue de l’Arbalète à un des points des Vieux-Fossés, qu’est aménagé le « Séminaire des simples ». Ce jardin botanique affecté à la connaissance des plantes médicinales est implanté sur un terrain carré, formé à partir de deux terrains mitoyens achetés en décembre 1626. La rue Claude Bernard traverse et occupe aujourd’hui la plus grande partie de son emplacement, mais deux espaces très réduits, qui correspondent à deux extrémités du carré, sont toujours occupés par un couvert végétal [14]. Ce sont les bosquets du jardin de l’Institut National d’Agronomie et quelques arbres situés derrière les immeubles n° 23 à 29 de la rue Claude Bernard [15].

Architecture d’un jardin botanique idéalisé

Il serait excessif de considérer le complexe architectural de la Maison de la Charité Chrétienne représenté dans la suite de dessins de la Procession de la Reine comme un véritable projet pour un établissement à vocation caritative. Comme nous l’avons vu, l’établissement de Houel est plus modeste dans la réalité que dans cette représentation idéalisée. Pour Frances Yates, l’inspiration des dessinateurs est à chercher du côté des fêtes et des entrées princières [16]. Pour André Chastel ces festivités sont de véritables « tableaux vivants » structurés en différents « théâtres » [17]. La mise ne scène des entrées est un des « […] thèmes majeurs de ce qu’il faut appeler l’art de cour. Sous Henri III le roi est devenu le prince de la mode et sa cour est vouée au spectacle. » [18]. Pour ces occasions, les plus grands artistes conçoivent des décors en forme d’architectures de fantaisie à l’antique. Cette scénographie est au service de la propagande royale. Le dessin de procession commémore une telle fête de célébration urbaine, il vise à répandre l’image d’un roi dévot et donateur. Ainsi, le « projet » de Maison de charité, équivalent aux architectures fantastiques des entrées princières, symbolise la ferveur dévotionnelles du Souverain. Le Jardin des Simples dominé par la statue de la Charité qui orne la fontaine centrale contribue à cette symbolique. Signalons que le Triomphe de Henry (1551) et d’autres témoignages décrivent des jardins aménagés temporairement pour les besoins d’une entrée triomphale. De fait, le Jardin des Simples est davantage une « fantaisie » architecturale qu’une vue du Grand Clos laborieusement aménagé par Nicolas Houel. Mais, ce projet idéalisé n’en demeure pas moins important pour notre connaissance de l’art des jardins à la fin XVIe siècle. Ses auteurs, issus d’un milieu artistique proche de la cour, connaissent certainement les inventions les plus audacieuses de leur temps. Aussi, il est légitime d’analyser la composition de cet espace.

La zone cultivée est une surface rectangulaire et plane ceinturée d’un haut mur. Coté Bièvre, le mur est percé d’une porte surmontée d’un portique à fronton.

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Cette porte est encadrée par deux petits pavillons surélevés en appui sur les angles du mur de clôture. Bien que cet Hortus Conclusus soit ordonné selon un axe de symétrie, aucune relation de symétrie n’unifie le jardin et le bâti. La présence d’un mur de clôture et ce « défaut » de symétrie sont des caractéristiques du jardin médiéval. Les jardins de la Renaissance associent fréquemment des composantes moyenâgeuses à des inventions « classiques ». Mais, les dessinateurs on peut-être délibérément choisi cette configuration. En effet, en représentant l’apothicairerie de face il est possible de montrer les activités qu’il s’y déroule. Leur parti pris serait plus scénographique qu’architectural. Malgré cela, le jardin est bien dessiné dans l’axe d’un escalier à double rampe le reliant à la terrasse de l’apothicairerie – un groupe de personnages y contemple l’étendue du tapis végétal. Inspiré par la cour du Belvédère projetée par Bramante en 1505, cet aménagement en terrasse obéit à un modèle déjà plusieurs fois repris dans les jardins de pente d’Italie et de France. De plus, la profondeur de la parcelle rectangulaire est disposée dans l’axe de l’escalier. Ainsi, le regard d’un observateur debout sur la terrasse est guidé par un tracé de jardin formant « perspective » vers une vue sur le paysage environnant encadrée par les deux pavillons. Autre spécificité du jardin médiéval, l’espace est distribué selon un centre de symétrie. Le centre du Jardin des Simples est occupé par une fontaine monumentale dont le vaste bassin est surmonté d’une vasque profonde d’où émerge une figure de la Charité. L’eau s’écoule par la bouche de mascarons avec tête de chérubins flanqués d’ailes. Des enroulements de feuilles, des festons et des cartouches composent la suite d’un décor fastueux. L’étendue du jardin est traitée en Parterres de carreaux rompus.

Figure 1

D’un dessin simple mais original et inédit, chacun de ces Compartiments dispose de sa propre composition. Le tracé est assuré par des passe-pieds découpant des planches géométriques formant un motif quadripartite à symétrie centrale. Les seuls végétaux discernables sont de petits arbres au port fastigié, probablement des cyprés (Cupressus sempervirens L.) ou des Saviniers (Juniperus sabina L.).

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Etonnamment, ces parterres semblent tous de grandeurs différentes. Pourtant, ils forment un ensemble unifié, car les déséquilibres sont subtilement compensés par un jeu géométrique de symétries partielles. Le centre du jardin est occupé par le plus grand des parterres p1 (fig. 1) qui forme les abords de la fontaine. Contiguë à p1 et disposé côté bièvre, p2 est le deuxième parterre en ce qui concerne les dimensions. Il est bordé côté Bièvre par quatre compartiments identiques p3 (fig. 2), sans arbre et regroupés en un carré d’une dimension égale à p2.

Figure 2

Entre p2 et les quatre p3 s’intercale un cabinet (C1). Le cabinet C2, est curieusement plus grand que C1. Cette différence de taille semble délibérée car la taille des personnages ne varie pas. Peut-être cherche-t-on à accentuer l’effet de la vue en perspective perçue depuis la terrasse de l’officine. Le cabinet C2 est bordé de quatre parterres de même dimension mais de motifs différents (p4, p5, p6 et p7 ; fig. 3).

Figure 3

Si on compare la somme des surfaces plantées autour de C1 à celle des surfaces plantées autour de C2, on constate qu’elles ne sont pas égales. Ainsi, lorsque le cabinet est bas la surface des parterres est plus grande que lorsque le cabinet est haut. Le déséquilibre horizontal d’ « espace vert » est compensé verticalement par la différence de hauteur des cabinets. La dimension des formes lisibles change, mais pas la proportion des zones recouverte d’une texture végétale. Ce dispositif pourrait produire un effet de surprise perturbant la monotonie sans perdre l’équilibre des proportions. Des symétries partielles similaires se détectent dans quelques jardins dessinés par Jacques Androuet du Cerceau dans Les plus excellents bastiments de France (1572-76).

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Aussi, l’architecture du Jardin des Simples de Nicolas Houel est celle d’un petit jardin aristocratique. Pourtant, dans l’Advertissement, un manuscrit de 1580, Nicolas Houel écrit qu’il souhaite « imiter » le jardin de l’université de Padoue inauguré vingt trois ans plus tôt :

Le quatrième membre est le Jardin des Simples, lequel à l’imitation de la ville de PADOUE, sera rempli de beaux arbres fruictiers, et plantes odoriférantes rares et requises et de diverses espèces servant à l’usage de la médecine pour le secours des malades tant riches que pauvres, qui apportera un grand profit et une grande décoration à la ville de Paris. [19]

Suivant peut-être l’avis de Pierre Belon qui témoigne en 1558 de la « grande recommandation d’honneur » [20] acquise par la République de Venise pour la création de son jardin botanique à Padoue, Houel désire que son jardin soit une source de prestige pour Paris. Les concepteurs de l’Orto de’i Simplici élaborent une disposition novatrice que l’on adopte ensuite dans presque tous les jardins botaniques fondés aux XVIe et XVIIe siècles. A Padoue l’organisation du jardin est le résultat d’une symbolique particulière : les quatre grandes divisions qui représentent les quatre continents sont placées dans un cercle qui figure l’univers. Le jardin organisé en Hortus Sphaericus est une image du cosmos. Rien n’indique que le jardin de Nicolas Houel s’inscrive dans cette symbolique. A padoue, les innovations ne concernent pas vraiment la structure d’ensemble quadripartite qui perpétue le modèle du jardin abbatial médiéval, mais plutôt la subdivision ornementale et la fonction « phytogéographique » des parterres. Toutefois, malgré les propos de Nicolas Houel, seule la compartimentation des parterres est, semble-t-il, une caractéristique commune aux deux jardins. Mais, le tracé des parterres du Jardin des Simples est également singulier. A la fois simple et original, il se distingue des spaldi de Padoue et ne se retrouve dans aucun traité d’agriculture, traité d’architecture ou livre de modèles que nous avons consultés. Dans ce passage de l’Advertissement, Nicolas Houel met l’accent sur la nécessité de constituer une collection originale de plantes médicinales et odorantes – on considère volontiers que ces deux propriétés sont associées. Même si cette collection peut contenir des raretés, elle est avant tout utilitaire. En cela, Houel semble se distinguer de la catégorie d’amateurs privilégiant les caractéristiques visuelles des merveilles botaniques qu’ils rassemblent.

Tant au niveau de sa structure, que de son ornementation, l’aménagement du Jardin des Apothicaires inauguré par l’arrêt de 1624 est d’une composition sensiblement différente. Une expertise faite en 1792, par M. Mangin architecte donne une image du bâti et du jardin :

A la suite, et formant le derrière de tous les bâtiments se trouve le jardin de botanique, avec bassin au milieu, clos de murs de tous côtés. Au-delà est un bois de forme très-irrégulière, s’étendant à gauche derrière les propriétés voisines, jusqu’à la rue de l’Arbalète où il débouche par une porte charretière, ouvrant en face de la rue des Postes. En revenant vers l’autre extrémité du bois, à l’opposite du jardin botanique, est un mur à hauteur d’appui, avec baie et escalier en pierre, par lequel on descend à un dernier jardin de forme carrée, clos de murs en tous sens et ayant issue sur la rue de l’Oursine. [21]

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Le « jardin de botanique » est le lieu le plus étendu du nouvel espace aménagé à partir du terrain des Vieux-Fossés.Il s’agit d’un vaste carré quadripartite centré sur une fontaine ; lui sont annexés un bosquet traversé d’une allée rectiligne et un petit jardin clos, quadrangulaire et difficile à identifier dans les plans que nous avons rassemblés. D’après un guide de 1787, on descend à ce petit jardin accessible depuis la rue de Lourcine par un escalier situé à l’opposé du jardin botanique [22]. Selon les sources, ce jardin bas est une réserve de plantes, un jardin fruitier ou un potager. L’ordonnance du jardin de botanique est celle du cloître abbatial reproduite dans l’Orto de’i Simplici de Padoue, mais ici le deuxième niveau de compartimentation est très rudimentaire : les quatre carrés sont partagés en planches parallèles (fig. 4).

Figure 4

Les apothicaires semblent abandonner le tracé sophistiqué des Parterres de Carreaux rompus en vogue au cours du XVIe siècle. Toutefois, d’après Gustave Planchon, les comptes font fréquemment références à des berceaux, à des cabinets de verdures et même à un jeu de boules. Mais ces aménagements sont absents de l’iconographie que nous avons rassemblée. Il serait également question d’une « figure » ou d’une « perspective » aménagée pour « l’agrément des yeux ». [23] Notons également que le plan de Turgot (1739) montre un jardin de botanique orné de broderies, mais cet ornement est peu adapté à la conservation d’espèces végétales. Aussi, le Séminaire des simples est doté d’un plan d’ensemble et d’une ornementation des parterres plus « archaïques » que celles du Jardin des Simples idéalisé de Nicolas Houel. Le projet architectural de l’Orto de’i Simplici de Padoue est également plus ambitieux. Ce recul en termes de recherche architecturale est peut-être le signe d’un début de cloisonnement entre les disciplines artistiques et scientifiques. Au Jardin des Plantes de Montpellier (1593), où la composition architecturale est surtout fonctionnelle, les innovations techniques sont nombreuses. Le Jardin des Apothicaires de Paris en semble aussi dépourvu.

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De fait, ce jardin répond simplement aux besoins de ses commanditaires : il ne s’agit pas d’un jardin royal ou universitaire prestigieux, mais celui de la communauté des apothicaires.

Un projet d’Académie philanthropique

Dans l’Advertissement de 1580, Houel exprime des ambitions singulières et quasiment utopiques qui ne figurent pas dans le projet de Padoue :

Quand il plaira à la bonté et miséricorde de Dieu accroître le bien de cette pauvre Maison, allumer le Roy, les Princes et Seigneurs et autres personnes, remplies de zèle de Dieu et charité du prochain, à y aumôner de leurs biens, l’en y ajouter les sept arts libéraux et avec les autres disciplines et sciences jusques à la langue grecque et hébraïque, même les langues étrangères ; de sorte que ce sera une Académie de toute piété et science, le tout pour l’advencement de la Gloire de Dieu, prouffit et décoration de la République. [24]

Ainsi, son désir d’innovation concerne davantage les domaines de la philanthropie, de la religion et de l’art que ceux de la philosophie, des sciences et de la pédagogie. Comme le remarque Alexandre de Laborde en 1937 dans son édition de l’Advertissement et du Traité de la Charité Chrestienne, « Il [Houel] rêvait d’une sorte d’Université comprenant des écoles professionnelles, d’art, de lettres etc., où les orphelins trouveraient toutes les ressources pour s’instruire. » [25] En cela, l’apothicaire s’inspire des Collèges, des institutions qui sont chargées d’éduquer des orphelins. De plus, nous l’avons évoqué, le faubourg Saint-Marcel accueille déjà des académies ou des communautés de scientifiques et d’artistes. Aussi, en faisant œuvre de Charité la famille royale, mécène de Nicolas Houel, devient également protectrice des arts. Ce projet d’Académie philanthropique peut être corrélée à un autre projet royal. En effet, entre 1560 et 1574, Houel désire créer une Académie de poésie et de musique sous le patronage de Charles IX et de l’Ordre de Saint Michel. La suite des Arts Libéraux traditionnellement attribuée à Etienne Delaune (vers 1519 - 1583), et plus récemment à Baptiste Pellerin par Valérie Auclair, se rapporterait à ce projet. La Musique, porte les armes de Nicolas Houel (Paris, Musée du Louvre, Cabinet des Dessins, Inv. 774 RF). Sous un berceau de vignes des hommes âgés, des érudits ressemblant aux apothicaires du Jardin des Simples, étudient en compagnie de deux enfants, possibles images des orphelins – ces personnages symboliseraient les âges de la vie. En revanche, les muses musiciennes semblent absentes de la suite de dessins de la Procession de la Reine Louise – les seules figures féminines du jardin sont chargées de l’arrosage. Mais, dans l’ « Escole de Musique » prévue de l’autre côté de la rue de Lourcine, on distingue un groupe de musiciens et de chanteurs. Ainsi, la suite de la Procession de Louise de Lorraine semble une adaptation de la série des Arts Libéraux à la forme du dessin de procession. Elle montre un gouvernement idéal qui s’appuie sur l’éducation des plus démunis pour engendrer la paix et la félicité. Ce projet, offert à Henri III, doit probablement surpasser celui qu’on proposa à Charles IX.

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Ainsi, le Jardin des Simples de la Maison de la charité Chrétienne, œuvre développée dans un contexte d’excellence artistique et scientifique, est le plus ancien des projets de jardin botanique royal en France. Sa conception est unique et originale tant au niveau des fonctions que de la composition architecturales. Mais notre connaissance de ce jardin reste incomplète. Principalement car la gamme des végétaux cultivés, qui contient plus de milles plantes médicinales [26], et les conventions de plantations demeurent inconnues.

Laurent PAYA – ARTOPOS – (Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier).

Bibliographie

Auclair, Valérie, « Un logis pour l’âme des rois. Nicolas Houel (ca. 1520- ca. 1587) et les dessins de procession à la Maison de la Charité Chrétienne pour la famille royale », Henri III mécène des arts, des sciences et des lettres, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 2006

Belon, Pierre, Les Remontrances sur le défault de labour et culture des plantes et de la cognoissance d’icelles, Paris, G. Corrozet, 1558.

Chastel, André, Le sac de Rome 1527, Gallimard, Paris, 1984.

Chastel, André, Cultures et demeures en France au XVIe siècle, Juilliard, Paris, 1989.

Gilbert, Émile, La pharmacie à travers les siècles : antiquité, moyen âge, temps modernes, Vialelle, Toulouse, 1886.

Gobet, Nicholas, Les anciens minéralogistes du royaume de France, Chez Ruault, Paris, 1779.

Laborde, Alexandre de, Nicolas Houel, fondateur de la Maison de charité chrétienne, Paris, Société des bibliophiles françois, 1937.

Phillippe, Adrien, Histoire des apothicaires chez les principaux peuples du monde... suivie du tableau de l’état actuel de la pharmacie en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique, Direction de publicité médicale, Paris, 1853.

Planchon, Gustave, « Le Jardin des Apothicaires », Le journal de pharmacie et de chimie, tome XXVIII, pp. 250-258, 289-298, 342-349, 412-416, G. Masson, Paris, 1893.

Planchon, Gustave, « Le Jardin des Apothicaires », Le journal de pharmacie et de chimie, tome XXIX pp. 196- 212, 261-276, G. Masson, Paris, 1894.

Planchon, Gustave, « Le Jardin des Apothicaires », Le journal de pharmacie et de chimie, tome XXX, pp. 350- 362. G. Masson, Paris, 1894.

Yates, Frances, Astrée. Le symbolisme impérial au XVIe siècle, Belin, Paris, 1989.

Iconographie

La procession de Louise de Lorraine, femme de Henri III allant du Louvre au Faubourg Saint Marceau pour poser la pierre de la Nouvelle Maison dite Maison Chrétienne, projetée et même commencée en 1584 (Est Res pd-30-Fol) :

Procession, groupe d’hommes et enfants

Procession, groupe de femmes. Châsse

Procession. Scène avec travaux rustiques

Procession, groupe d’hommes et d’enfants

Procession d’hommes et d’enfants

Plans anciens de Paris

Site Parisbal

Etienne Delaune, La Musique (RF 743, Recto)

Notes

[1Selon Gustave Planchon (1893, p. 251) ce jardin « l’emporte en ancienneté sur tous les jardins botaniques officiels de France » . Hors, un premier Hortulus rattaché à la Faculté de Médecine de Montpellier est fondé par Guillaume Rondelet (1507-1566) dans la cour intérieure de cette institution.

[2Paris, Cabinet des Estampes, Pd. 30 Réserve. Des liens placés à la fin de ce texte dirigent vers le site de la banque d’image de la B.N.F. qui propose des photographies de la série de dessins de la Procession de la Reine.

[3Nicholas Gobet, 1779, p. 699. Notons qu’il existe également des jardins privés d’amateurs de botanique dans le quartier du Jardin des Plantes de Montpellier avant sa création.

[4Frances Yates (1989, p. 379) envisage le lien qui existerait entre l’établissement de Gohorry, l’Academie de Baîf et l’œuvre de Houel.

[5Gustave Planchon, 1893, p. 253-254.

[6Gustave Planchon, 1893, p. 258.

[7Adrien Philippe, 1853, p. 240. Notons que l’hôpital de Lourcine apparaît aussi dans les archives royales de 1559. A cette date les syphilitiques de l’Hôtel-Dieu, que l’ont faisait coucher avec d’autres malades non infectés faute de place, sont évacués vers l’hôpital de Lourcine qui passe sous administration royale. Les pauvres honteux évoqués par Houel sont peut-être ces syphilitiques. En admettant cette hypothèse ou pourrait supposer que les végétaux médicinaux du jardin sont pour une partie destinés à apaiser les souffrances causées par cette maladie.

[8Adrien Philippe, 1853, p. 240.

[9Gustave Planchon, 1893, p. 295-296.

[10Adrien Phillippe, 1853, p. 242.

[11Références cadastrales 000 AW 56.

[12D’autres plans du XVIIIe permettent de faire à peu prés les mêmes observations, citons les plans de Turgot (1739) et de Vaugondy (1760).

[13Gustave Planchon, 1894, pp. 197.

[14Ces végétaux ont été plantés à une époque récente.

[15Les limites cadastrales de ces parcelles (références cadastrales 000 AW 42 à 45) pourraient être à l’emplacement des limites du Jardin des Apothicaires.

[16Frances Yates, 1989, p. 364.

[17André Chastel, 1984, p. 61.

[18André Chastel, 1989, p. 73.

[19Alexandre de Laborde, 1937, p. 40.

[20Pierre Belon, Les Remontrances sur le défault de labour et culture des plantes et de la cognoissance d’icelles, Paris, G. Corrozet, 1558, f° 60-65.

[21Adrien Phillippe, 1853, p. 252.

[22Gustave Planchon, 1894, pp. 261-263.

[23Gustave Planchon, 1894, pp. 265-266.

[24Alexandre de Laborde, 1937, p. 41.

[25Alexandre de Laborde, 1937, p. 42.

[26Alexandre de Laborde, 1937, p. 33.