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15 sept. 2019, Luxembourg / Vienne : Naturalisation et légitimation des pouvoirs (1300–1800)

Appel à contribution pour deux colloques (Université du Luxembourg, 28–29 novembre 2019 ; Österreichische Akademie der Wissenschaften, Vienne, 2–3 avril 2020)

Argumentaire

Pour être domination, le pouvoir doit faire la preuve de sa légitimité. Or la meilleure légitimation est de signifier à tous son évidence. Les différents travaux relatifs aux mécanismes du pouvoir montrent tous, à des degrés plus ou moins divers, la nécessaire participation des dominés. Ils acceptent, jusqu’à un certain point, la domination, voire concourent à la conservation/reproduction de cette dernière.

Quels sont les mécanismes permettant qu’une telle situation advienne ? En effet, dans la pratique, la manipulation par les dominants et l’adhésion des dominés relèvent de processus difficiles à dévoiler, tant elles reposent sur une part de psychologique et de symbolique, et, par conséquent, sur de l’insondable.

Au sujet du pouvoir symbolique, Bourdieu écrit que sa principale caractéristique réside dans sa duplicité, dans le fait qu’il est reconnu car méconnu. C’est en effet sur cette impression de naturel et d’immuable que repose sa force et l’adhésion qu’il remporte. Pour être efficace, un ordre social et politique n’a en effet aucun intérêt à narrer les luttes et autres négociations entre les forces qui ont présidé à son apparition, mais au contraire à montrer (et non pas démontrer) la facilité, l’évidence de son imposition ; en d’autres termes, à naturaliser son existence. À l’instar du pouvoir symbolique, la naturalité, ou effet de naturel, articule un produit donné visible de tous et un mécanisme qui le produit, la naturalisation, qui lui est masqué.

Si aujourd’hui la naturalisation des relations humaines, sociales – leur essentialisation – passe par un usage détourné des sciences du vivant, tendance que l’on peut qualifier descientiste, on observe que cette forme d’explication du socio-politique est utilisée au fil de différentes époques, et en différents lieux du globe, bien avant l’avènement des discours technico-scientifiques.

Il serait bien entendu impossible de pointer avec précision le moment originel, celui qui vit naître le concept de « naturalité ». Celui-ci s’enracine plutôt dans une histoire longue de la pensée humaine, faite de continuités, de ruptures, d’enfouissements et de surgissements.

Toutefois, au Moyen Âge tardif et durant l’Epoque moderne (1300–1800), le recours à la « naturalité » est constant. Le concept possède certaines particularités liées notamment au contexte de l’émergence et de l’affirmation des États dynastiques européens, de leurs institutions, de leurs modes d’organisation socio-économique et de leurs techniques de gouvernement (organisation de l’armée, taxes régulières, etc.). Par ailleurs, les modalités même des recours à la naturalité se transforment : d’abstraits et cantonnés à la réflexion des clercs, ils donnent lieu à des discours et usages concrets relatifs au gouvernement des hommes et à la pratique du politique – et concourent à l’émergence du politique comme un champ à part entière dans une société jusque-là modelée par l’« institution englobante » (Le Goff) qu’est l’Eglise au Moyen Âge.

En effet, dès le XIIIe siècle, la réflexion et la (re)formulation scholastiques du concept de « nature » (dont l’effet de « naturalité » procède) favorisent une approche « naturalisante » des pouvoirs, notamment par le biais des écrits théoriques antiques (aristotéliciens, augustiniens, cicéroniens) sur la nature et le politique, et leur diffusion – en latin et davantage encore en vernaculaire – auprès des princes et dans les cours européennes. Si l’approche aristotélicienne de la « naturalité » des communautés politiques peut être perçue comme la source de formes de démocratie, elle sert aussi, plus souvent, à justifier des processus de coercition et de domination, a fortiori quand elle est associée à des interprétations complémentaires du concept (augustinienne : les institutions pallient le désordre créé par la Chute, soit à l’état naturel de l’humanité ; cicéronienne : les humains refusent naturellement de s’associer politiquement ; il faut donc les y forcer par la raison et la rhétorique qui est son prolongement). À partir du XVIIe siècle, l’opposition nature/organisation sociale prend une vigueur nouvelle avec la thématisation de l’état naturel de la société humaine conduisant à la mise en avant de la nécessité de l’organisation sociale (Hobbes, Locke) et, plus tard, à la dénonciation de l’artificialité de la domination avec Rousseau et les Lumières.

Cette réflexion sur la naturalité renvoie expressément au rapport de l’homme à la nature. Pensée hâtivement dans son opposition à la culture, la nature n’est pourtant pas un donné brut et intemporel. Comprendre les usages de la naturalité nous permettra ainsi de mieux comprendre le dualisme nature/culture, pour aussi mieux interroger son hégémonie dans notre appréhension du social et viser une compréhension plus juste des ontologies et des cosmologies des sociétés médiévales qui, au même titre que les sociétés non occidentales, diffèrent profondément de la nôtre même si elles ont contribué à la façonner.

Désireux de dépasser la césure qui oppose un Moyen Âge conçu comme féru de rituels et de symboles et une période moderne censée marquer l’avènement de la Realpolitik après 1648, notre ambition sera de redonner toute leur place aux continuités et survivances souvent niées du fait d’une approche encore trop téléologique de l’histoire du pouvoir et du politique, sans pour autant sous-estimer les lignes de fracture tout aussi réelles. Quand bien même elle/il se limite à la période ici envisagée, l’historien.ne se trouve dès lors rapidement confronté.e à la multitude des formes et des usages pris et faits du concept de « naturalité ». Dès lors, seuleune étude comparée et interdisciplinaire semble à même de pouvoir la cerner. Or, à l’heure actuelle, aucune approche de ce genre n’a encore été entreprise.

L’objectif de ces deux journées d’études (Université du Luxembourg, 28–29 novembre 2019 ; Österreichische Akademie der Wissenschaften, Vienne, 2–3 avril 2020) sera donc d’aborder le concept de « naturalité » dans une perspective diachronique (1300–1800), interdisciplinaire et comparée à l’échelle des États dynastiques européens. L’analyse portera tant sur les rouages du pouvoir à leurs divers échelons (cours, chancelleries, villes, assemblées représentatives, etc.), sur les expérimentations alternatives notamment dans la sphère religieuse (papauté, communautés religieuses, conciles), que sur les discours porteurs d’une vision du monde et d’une conception du pouvoir (traités religieux, politiques, littérature courtoise), afin de proposer une vision d’ensemble nuancée de l’usage de la « Naturalité ».

Elles s’inscriront, à la fois, dans la continuité du projet FNR/CORE (Luxembourg) LUXDYNAST, Europe and the House of Luxembourg. Governance, Delegation and Participation between Region and Empire (2015-2018) portant sur la construction de la domination des Luxembourg entre 1308 et 1437 sur un vaste et complexe ensemble de territoires nécessitant un savant équilibre entre penser global et agir local et la mise en oeuvre de stratégies adaptées, et dans celle du projet GREMIA. Grey Eminences in Action: Personal Structures of Informal Decision-Making at Late Medieval Courts (2019-2022), qui entend comprendre les modalités de fonctionnement de la prise de décision interindividuelle dans un cadre informel au Moyen Âge tardif en Europe, le rapport à l’idéologie y étant essentiel.

Un volume de synthèse rassemblant les différentes contributions est envisagé à terme. Afin d’y parvenir de manière collective, nous souhaitons entretenir un dialogue riche entre les différents participants en avant, pendant et à l’issue des deux colloques. Pour ce faire, nous demanderons à ce qu’une version de travail de chaque intervention soit envoyée au moins 15 jours avant chaque colloque de manière à ce que les autres participants puissent en prendre connaissance et ainsi pleinement participer aux discussions. Chaque session de travail aura également un ou deux répondants de manière à susciter, relancer et entretenir les débats. Par ailleurs, un groupe de discussion privé sera ouvert sur Facebook afin d’amorcer et de prolonger les discussions.

Les contributions proposées pourront aborder les thématiques suivantes :

1. La manière dont se construisent, dans le temps et l’espace, les lexiques et les discours sur la « naturalité » des classes, groupes et institutions dominantes (choix et transformations lexicaux ; procédés rhétoriques – par exemple, des analogies entre des aspects micros de la naturalité, comme le corps humain, et des aspects macros, comme l’Etat figuré tel un corps humain ; rapports à la traduction du latin vers le vernaculaire ; etc.). Cela sera aussi l’occasion de mieux quadriller cet espace de communication dans lequel émergent nos sources de travail : textes normatifs, miroirs du prince, traités théologiques et philosophiques, collections de sermons, vies de saints, correspondances, chroniques, littérature courtoise, etc. Cette thématique mettra en évidence des pratiques discursives et rhétoriques, les liens entre les mots et leurs contextes textuels et socio-politiques ;

2. Les récits fondateurs utilisés par ces classes, groupes et institutions dominants afin de légitimer l’usage faits par ceux-ci des différentes formes de coercition sur d’autres classes, groupes et institutions. L’effet de naturalité vise avant tout à masquer le moment fondateur de la domination qui semble toujours être le résultat d’une violence et le produit d’une contingencedérangeants un pouvoir qui doit asseoir sa légitimité. Nous nous intéresserons donc ici aux formes prises par les discours afin de dépasser ce moment fondateur ;

3. Les dynamiques existant entre les différentes formes discussives et lexicales de la « naturalité » des pouvoirs, et les pratiques bureaucratiques et institutionnelles qui ancrent cette « naturalité » dans un quotidien normé. L’émergence d’institutions bureaucratiques captatrices de ressources au Moyen Âge tardif et à la première Modernité est souvent justifiée par le biais de la naturalité. Cet argument fonctionne comme une stratégie permettant de normaliser ces institutions, leurs pratiques et les comportements que leurs représentants cherchent à susciter chez les sujets ;

4. La naturalisation des rapports de domination a également un impact dans l’infinitésimalité des rapports humains, dans les gestes et le non-verbal qui rythment le quotidien, dans les attitudes des corps et dans le rapport à son corps et au corps des autres, au contrôle de son corps et de celui des autres. Il en va là d’un processus de long terme de domestication des corps (Elias), qui ne va pas sans résistances, et au sein duquel la période tardo-médiévale et première moderne joue un rôle déterminant. Dans cette section, on s’intéressera donc aux manières de naturaliser les rapports aux corps via des textes (supports de discours de genre notamment), des objets, des attributs, des gestes, voire via la pratique médicale et chirurgicale ;

5. La manière dont la « naturalité » est utilisée par des classes, groupes et institutions qui possèdent un pouvoir moindre, voire peu de pouvoir (ex. : communautés rurales et urbaines), et qui sont en quête de légitimité face aux classes, groupes et institutions dominantes. Entre la reprise de cette stratégie (l’auto-naturalisation du dominé) et la mise en avant/mise en évidence/dénonciation de la non-naturalité de la domination, une multitude de stratégies sont mises en oeuvre par ces acteurs et actrices afin d’instaurer le dialogue, de négocier ou de combattre.

Modalités de contributions

Les propositions de contributions (un résumé de 1500 signes max. et une courte présentation bio-bibliographique) peuvent être envoyées à loiseadde at yahoo.fr et Jonathan.Dumont at oeaw.ac.at
avant le 15 septembre 2019.

Comité d’organisation

Dr. Eloïse ADDE (LAMOP, Université Paris 1 Sorbonne–CNRS, FR)
Dr. Jonathan DUMONT (Österreichische Akademie der Wissenschaften, AT)
Prof. Michel MARGUE (Université du Luxembourg, LU)
Doz. Dr. Andreas ZAJIC (Österreichische Akademie der Wissenschaften, AT)

Comité scientifique

Dr. Eloïse ADDE (LAMOP, Université Paris 1 Sorbonne–CNRS, FR)
Dr. Jonathan DUMONT (Österreichische Akademie der Wissenschaften, AT)
Prof. Michel MARGUE (Université du Luxembourg, LU)
Doz. Dr. Andreas ZAJIC (Österreichische Akademie der Wissenschaften, AT)
Prof. Elodie LECUPPRE-DESJARDIN (Université de Lille, FR)
Prof. Christina LUTTER (Universität Wien, AT)
Prof. Gilles LECUPPRE (Université catholique de Louvain, BE)
Dr. Cathleen SARTI (Johann Gütemberg Universität – Mayence, DE)
Ass. Prof. Daniela TINKOVA (Université Charles – Prague, CZ)

Orientations bibliographiques

W. BLOCKMANS, « Autocratie ou polyarchie ? La lutte pour le pourvoir politique de Flandre de 1482 à 1492, d’après des documents inédits », Bulletin de la Commission royale d’Histoire, t. 140, 1974, p. 257–368.

P. BOURDIEU, « Sur le pouvoir symbolique », Revue des Annales E.S.C., t. 32/3, 1977, p. 405–411.

Ph. DESCOLA, Par-delà nature et culture, Paris, 2005. Trad. En : ID., Beyond Nature and Culture, Chicago, 2013.

M. FOUCAULT, Histoire de la sexualité, t. 1 : La volonté de savoir, Paris, 1976.

La légitimité implicite, éd. J.-Ph. GENET, Paris-Rome, 2015.

J. KRYNEN, « Naturel. Essai sur l’argument de la Nature dans la pensée politique à la fin du Moyen Âge », Journal des Savants, année 1982/2, p. 169–190.

Mensch und Natur im Mittelalter, éd. A. ZIMMERMAN, A. SPEER, Berlin–New York, 1991.

B. LATOUR, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, 1991.

C.J. NEDERNMAN, « Nature, Sin and the Origins of Society : The Ciceronian Tradition in Medieval Political Thought », Journal of the History of Ideas, t. 49, 1988, p 3-26.

G. POST, « The Naturalness of Society and the States », in ID., Studies in Medieval Legal Thought. Public Law and the State, 1100–1322, Princeton, 1964, p. 494–561.

Natural order : historical studies of scientific culture, éd. S. SHAPIN, B. BARNES, Beverly Hills, 1979.

W. ULLMANN, Medieval Political Thought, Harmondsworth, 1975, p. 167–184.

M. VAN DER LUGT, « L’autorité morale et normative de la nature au Moyen Âge. Essai comparatif et introduction », La nature comme source de la morale au Moyen Âge, éd. ID., Florence, 2014, p. 3–40.

Lieux
Luxembourg, Grand-Duché de Luxembourg
Vienne, Autriche