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1er juin 2026, Caen : 1027-2027 : Le monde où nait Guillaume

Manuscrit Vatican Reg.lat.123 (milieu XIe siècle, Ripoll, Catalogne), fol. 143v-144r.

La date de naissance de Guillaume le Conquérant ne nous est pas connu avec précision. Selon toute vraisemblance, le futur duc des Normands et roi des Anglais naquit entre la mi-1027 et le milieu de l’année 1028 : le nom de sa mère, Arlette ou Herlève, n’est attesté que par des textes beaucoup plus tardifs ; quant à son père Robert, dit le Magnifique, il avait succédé, dans des circonstances troubles, à son frère le duc Richard III, mort le 6 août 1027.

Cette année 1027 avait été fertile en événements. Le jour de la Pentecôte (14 mai) avait eu lieu à Reims le sacre du jeune roi Henri, le futur Henri Ier, du vivant de son père Robert II le Pieux. Quarante ans après l’avènement d’Hugues Capet, la jeune royauté capétienne était désormais solidement établie et sa légitimité n’était plus contestée. Plusieurs des princes du royaume, dont Richard III, avaient assisté à la cérémonie. Peu auparavant, à Pâques (26 mars), s’était déroulé le couronnement impérial de Conrad II à Rome. Conrad était issu d’une nouvelle dynastie, les Saliens, et il avait succédé à Henri II, le dernier souverain ottonien mort sans héritiers en 1024. La succession avait été contestée, notamment en Italie, mais Conrad était enfin parvenu à ses fins et à ceindre la couronne impériale. Parmi les princes qui assistaient au couronnement figurait Cnut le Grand, roi des Danois et des Anglais. Dans une lettre qu’il adresse à ses sujets insulaires à l’occasion de ce voyage en Italie, Cnut dit sa fierté de participer à l’événement, d’avoir été accueilli par des grands venus de toute l’Europe et rappelle que cette cérémonie lui donnait l’occasion de se rendre en pèlerinage à Rome, un projet qu’il caressait depuis longtemps. Cette visite était un point d’orgue du règne du roi danois devenu l’un des princes les plus puissants d’Europe. Son pouvoir n’était plus guère contesté en Angleterre, où il avait eu l’habileté de se concilier une partie des élites du pays – l’earl Godwine, un des principaux soutiens de Cnut, a épousé une des parentes du roi et leur second fils, le futur roi Harold, est né quelques années auparavant. Cnut a aussi épousé la veuve de son prédécesseur anglo-saxon Æthelred II, Emma de Normandie, dont il avait eu un fils, Harthacnut. Emma était la sœur de Richard II de Normandie, et par conséquent la grand-tante de Guillaume le Bâtard. Les enfants issus de son premier mariage, dont le futur Édouard le Confesseur, avaient trouvé refuge à la cour normande, et ont sans doute fréquenté le jeune Guillaume dans ses années d’enfance. Pour l’heure, ils n’inquiètent guère Cnut, qui se consacre à d’autres projets, et en premier lieu à asseoir son pouvoir en Norvège, ce qu’il parvient à faire l’année suivante (1028), soutenu par une partie des Norvégiens révoltés contre leur roi, Olaf Haraldsson chassé du trône après avoir été vaincu à la bataille de Stiklestad. Olaf, qui avait été baptisé à Rouen selon Guillaume de Jumièges, trouva la mort deux ans plus tard et devint rapidement le saint national de la Norvège. Si nous poussons un peu plus ce jeu de concordances chronologiques, l’année 1027 voit aussi la mort de Gaimar III de Salerne, l’un des premiers princes du sud de la péninsule italienne à faire appel à des Normands, et de Romuald de Ravenne (le 19 juin) – saint Romuald, fondateur de l’ordre des Camaldules – l’un des réformateurs du monachisme occidental qui influença probablement la spiritualité de Jean de Ravenne, successeur de Guillaume de Volpiano à Fécamp en 1028.

Un élargissement des perspectives sur la quinzaine d’années qui entourent 1027/1028 amène à évoquer tant la mort de l’empereur Basile II (l’un des principaux souverains de l’Empire byzantin) en décembre 1025 que la désintégration du califat de Cordoue en 1031 ; tant le grand pèlerinage de Richard de Saint-Vanne en Terre sainte (1026 ; 700 personnes dont des Normands) que celui du roi de Dublin Sigtrygg Barbe-de-soie à Rome (1028 : après son retour via Cologne et Cantorbéry, il fonde l’évêché de Dublin) ; tant la mort de Wulfstan II, archevêque d’York (28 mai 1023), que celles de Fulbert de Chartres (10 avril 1028) et d’Adalbéron de Laon (27 janvier 1030), trois des grandes figures intellectuelles du temps ; tant les débuts de la reconstruction de l’abbatiale de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire) après l’incendie de juillet 1026 que la construction, entamée vers 1030, de la cathédrale de Spire, l’un des plus importants monuments romans de l’Europe – sans oublier la construction de l’abbatiale du Mont-Saint-Michel (1023), dont il a été question dans un récent colloque de Cerisy.

Ces quelques événements ramassés autour du moment de la naissance de Guillaume suffisent à montrer que le monde où naît le futur duc-roi est traversé par des relations et des dynamiques qui interagissent entre elles. Nul contemporain ne peut évidemment prévoir que se noue là le fil d’événements ou de mouvements qui vont traverser le siècle, ni anticiper les liens que rétrospectivement l’historien établit entre eux.

Le projet de colloque aura à cœur de s’inspirer des méthodes ou des approches de l’« histoire connectée » définie ici simplement comme une démarche visant à relier entre elles différentes histoires nationales ou régionales longtemps restées cloisonnées, en évitant d’adopter une perspective qui serait centrée exclusivement sur la Normandie ou la France. Elle met l’accent sur les mobilités et leurs conséquences, les connexions et les transferts entre différentes communautés humaines. Dans une approche globalisante, elle n’exclut aucun domaine de la connaissance et des méthodologies (histoire, histoire de l’art, archéologie, philologie…) pour explorer ce monde où naît Guillaume. C’est aussi dans cette perspective qu’il conviendra de réunir des spécialistes venant d’horizons divers, tant sur le plan géographique que disciplinaire, autour des thématiques suivantes.

1/ Connaître le monde

Les connaissances géographiques ne sont pas, en ce début de XIe siècle, aussi réduites qu’on a pu le dire. Du monde islamique à l’Occident latin en passant par Byzance, des représentations de la terre, qu’elles soient cartographiques ou discursives, sont attestées. Ainsi la « Carte cottonienne », conservée à la British Library et réalisée entre 1025 et 1050, est à peu près contemporaine de la « Mappemonde de Saint-Sever » qui illustre un manuscrit du Commentaire sur l’Apocalypse de Beatus de Liébana conservé à la Bibliothèque nationale de France. Plus largement, en ce siècle qui s’achèvera avec le déclenchement de la première croisade, les connaissances sur le monde informent des représentations de l’Autre qui – que celui-ci soit chrétien oriental, musulman, juif ou païen – sont en pleine transformation. Nous tâcherons notamment de comprendre comment les Normands et les populations avec lesquelles ils étaient en contact se percevaient les uns les autres. Ainsi, le portrait que divers auteurs issus d’autres régions européennes font des Normands et de leurs ducs est alors en pleine évolution : alors qu’à la fin du Xe siècle les princes de la lignée de Rollon étaient encore assez souvent perçus et stigmatisés comme les descendants des pirates païens du Nord, ils apparaissent de plus en plus comme des chrétiens latins comme les autres, voire comme des modèles de comportement chrétien.

Thèmes traités :

Connaissance du monde
Cartographie
Connaissance et représentations de l’Autre
2/ Parcourir le monde

Depuis la Normandie, bien des routes permettent de rejoindre d’autres régions du monde, et les Normands ne manquent pas de les emprunter. Ces routes peuvent être maritimes, vers les îles Britanniques ou la Scandinavie, mais aussi vers l’Aquitaine, la péninsule Ibérique et, au-delà, la Méditerranée, en particulier l’Italie du Sud, Byzance et la Terre sainte. Elles sont aussi fluviales et terrestres, et bien souvent les voyages combinent plusieurs modes de transport. On pourra donc suivre les circulations et retracer les itinéraires qu’empruntent les individus, les marchandises et les idées. On s’attachera plus particulièrement à identifier les lieux où se nouent les connexions et les personnes qui les rendent possibles, notamment quand elles impliquent des Normands. Un code de lois anglais témoigne ainsi de la présence de marchands normands à Londres dès la première décennie du XIe siècle, tandis que le poème Moriuht de Garnier de Rouen, atteste que Rouen reste à cette époque un port où se pratique la traite des esclaves. Parmi les routes qu’on mettra en lumière figurent aussi celles des pèlerinages : vers Rome bien sûr, mais aussi vers les Pouilles et le Mont-Gargan où le culte de saint Michel fait écho à celui qui se développe alors en Normandie, vers Saint-Jacques de Compostelle dont le premier essor date précisément du XIe siècle, vers Constantinople dont les reliques attirent des pèlerins de plus en plus nombreux, ou encore vers Jérusalem – et l’on n’oubliera pas que c’est en revenant de Terre sainte que Robert le Magnifique est mort en 1035.

Thèmes traités :

Itinéraires, routes terrestres et maritimes
Circulations, connexions, réseaux
Échanges commerciaux
Pèlerinages
3/ Lieux, genre et manière de vivre ou de mourir

Les terribles pages où Raoul Glaber rapporte la famine des années 1031-1033 rappellent la précarité de la vie de l’immense majorité de la population. Les équilibres économiques et démographiques et la croissance que connaît l’Occident dans les siècles centraux du Moyen Âge ont été aussi revus au travers de nouvelles grilles de lecture articulées autour des notions de besoin, de ressources, des rapports de l’homme à l’environnement. La part de la contrainte seigneuriale, celles du travail et de l’initiative des paysans, de l’innovation technique, de la circulation monétaire sont également des facteurs – parmi d’autres – qu’il conviendra d’interroger. Les regards croisés portés sur la « culture matérielle » ont conduit à des questionnements qui ouvrent plus globalement sur la relation homme-objet. La découverte et la publication de sites archéologiques contribuent à y répondre tout en apportant des indications neuves sur les cadres de vie et les manières d’habiter qu’illustrent par exemple l’habitat fortifié de Colletière à Charavines (Isère), occupé entre 1006 et 1040, le castrum d’Andone (Charente) déserté dans les années 1020 ou la résidence fossoyée de Pineuilh (Gironde)… En ville comme à la campagne, l’église et son cimetière polarisent toujours plus la communauté. Les échanges et liens entre les morts et les vivants restent une préoccupation essentielle des communautés familiales et ecclésiastiques. Des milliers de chartes rapportent les dons faits aux religieux pour le salut de l’âme (pro anima) ou pour la mémoire des fondateurs, des donateurs et de leurs familles. Le rôle des femmes dans cette memoria est bien connu et le colloque donnera ici l’occasion d’interroger plus largement leur place dans les évolutions des sociétés du temps. Si l’année de naissance de Guillaume n’est pas ici une date significative, les perspectives évoquées ci-dessus offrent matière à développer une réflexion comparative et diachronique qui permettra de situer la Normandie dans ces évolutions.

Thèmes traités :

Rapport à l’environnement
Culture matérielle
Modes de vie, habitats
Rapport à la mort et à l’au-delà, mémoire des défunts
4/ Croire, penser, créer

Tandis que le duché de Normandie ne semble pas avoir conservé de trace des croyances et rites païens importés par les Scandinaves au siècle précédent, il n’est sans doute pas totalement imperméable au « grand réveil de l’hérésie » (Dominique Barthélemy) qui affecte tout le royaume franc au début du XIe siècle et aboutit en 1022, par exemple, à la dénonciation des Orléanais, dont témoignent Raoul Glaber ou Adémar de Chabannes. La réforme des abbayes bénédictines guidée par l’esprit de Cluny, bien visible en Normandie par l’entremise de Guillaume de Volpiano puis de ses successeurs, est aussi à l’œuvre au même moment dans l’Est et le Nord-Est du royaume sous l’impulsion de Richard de Saint-Vanne de Verdun, puis de l’abbé Poppon de Stavelot. Une nouvelle élite religieuse contribue à la consolidation du pouvoir laïc et tisse des réseaux de confraternité qui favorisent l’échange des pratiques liturgiques et des idées, mais aussi l’essor des sciences et des arts. En témoignent le développement des écoles épiscopales, l’intensification de la copie et de la décoration des manuscrits religieux et profanes, la composition d’œuvres théologiques, historiographiques ou poétiques par Fulbert de Chartres ou Adalbéron de Laon, auquel Dudon de Saint-Quentin a dédié son histoire prosimétrique et panégyrique des premiers ducs de Normandie. En témoigne aussi l’expérimentation de techniques architecturales nouvelles, comme dans le chantier de l’église abbatiale du Mont Saint-Michel engagé en 1023 ou celui de la restauration de la cathédrale de Chartres en 1024. Le colloque sera l’occasion d’interroger ou de réinterroger les croyances et les catégories de pensée, les débats spirituels et intellectuels, les traditions et innovations littéraires et artistiques, perceptibles en ce début du XIe siècle.

Thèmes traités :

Pratiques et croyances religieuses, chrétiennes et païennes
Réseaux religieux et culturels
Production et circulation des manuscrits
Circulation des idées et des savoirs, des procédés et techniques artistiques
5/ Les Normands et les Normandes des années 20 (… du XIe siècle)

Les Normands et les Normandes des années 1020 nous apparaissent à partir d’une documentation plus diversifiée qui permet d’avoir une idée plus précise sur les différents aspects de la société contemporaine. Plus d’un siècle après la fondation du duché, ils ont adopté le genre de vie, la langue et les croyances des Francs, tandis que les traces du passé scandinave de la province s’estompent. Le colloque sera l’occasion de saisir l’état de ces transformations et leurs effets sur les habitants du pays. Qui sont les Normands et les Normandes des années 1020 ? Partagent-ils une identité commune, des affiliations ou des valeurs culturelles, et selon quels modes d’expression ? Un élément de cohésion du duché et de ses habitants est indiscutablement la famille et le pouvoir des ducs. Comment se manifeste l’autorité princière et encadre-t-elle la société et ses différentes composantes laïques et ecclésiastiques ? Dans quelle mesure perçoit-on l’action de liens sociaux fondés sur la parenté, l’amitié, l’alliance, les relations de fidélité sous leur différentes formes (y compris féodo-vassaliques) ? Quelle place y occupent alors les femmes ? Quelles aspirations ou contestations émergent de cette société ou s’y diffusent ? Le colloque amènera ainsi à interroger l’image d’une principauté dynamique, où l’ordre public résiste mieux qu’ailleurs et où la paysannerie jouit d’un statut ou d’une condition plus favorable que dans d’autres régions.

Thèmes traité :

Identité normande
Rôle des ducs de Normandie et de leur parenté
Fabrique sociale et politique du duché de Normandie
Hommes et femmes dans le duché de Normandie
6/ Les Normands et les Normandes dans le royaume de France et dans l’espace européen

Comme on l’a dit plus haut, les Normands parcourent le royaume et le monde. Si certains reviennent, d’autres s’exilent pour une longue période avant de revenir en Normandie, voire s’établissent définitivement en dehors du duché. Ainsi, Roger de Tosny s’en va combattre les Sarrasins dans le comté de Barcelone où il épouse vers 1020 la fille d’Ermessende, comtesse de Barcelone ; puis il revient auprès du duc Richard II. En 1022, l’empereur Henri II prête 24 Normands au service des neveux de Mélès qui, dans le but de combattre le pouvoir byzantin, sont investis du comté de Comino dans la province de Chieti. On connaît le nom de certains d’entre eux, comme Torstin Scitel ou Hugues Falloc, futur compagnon de Guiscard. D’autres s’établissent auprès du prince Gaimar, tandis que le duc de Naples offre à Rainolf la main de sa sœur et fortifie pour lui le comté d’Aversa en 1030. De l’autre côté de la Manche, c’est une Normande, Emma, fille de Richard Ier, qui règne à deux reprises en Angleterre après avoir épousé Æthelred II, puis Cnut : ainsi, une princesse normande recevait la couronne anglaise bien avant 1066. Ainsi, bien des chevaliers normands gagnaient alors fortune par le métier des armes et s’infiltraient par le mariage auprès des plus grandes familles dans le nord comme dans le sud de l’Europe.

Thèmes traités :

Les Normands dans les principautés voisines de la Normandie
Les Normands en Italie du Sud et en Méditerranée
Les Normands en Angleterre et dans le monde insulaire
De manière générale, notre colloque valorisera les propositions qui croiseront ces diverses approches de manière à présenter une vision dynamique du monde où est né Guillaume et de comprendre dans quelle mesure le futur conquérant de l’Angleterre l’a fait évoluer.

Modalités de soumission
Les contributions au colloque pourront prendre deux formes distinctes : d’une part, des communications de 30 minutes suivies d’une discussion ; d’autre part des posters qui porteront sur des études de cas spécifiques et qui seront présentés par leurs auteurs à l’occasion d’une séance dédiée.

Nous accueillerons volontiers les propositions de jeunes chercheurs : le Centre culturel de Cerisy offre des conditions qui favorisent les discussions et qui leur permettront de bénéficier des conseils de membres du comité scientifique et d’autres spécialistes présents à l’occasion du colloque.

Les propositions de communications ou de posters devront être envoyées aux organisateurs, à savoir Pierre Bauduin (pierre.bauduin chez unicaen.fr), Alban Gautier (alban.gautier chez unicaen.fr) et Marie-Agnès Lucas-Avenel (marie-agnes.avenel chez unicaen.fr).

avant le 1er juin 2026

Merci de fournir deux fichiers distincts : un résumé précisant clairement comment la contribution pourra s’insérer dans un ou plusieurs des thèmes du colloque (environ 1 page), et un CV synthétique (1 page maximum).

Organisation
Pierre Bauduin (Université de Caen Normandie, Centre Michel de Boüard – CRAHAM)
Alban Gautier (Université de Caen Normandie, Centre Michel de Boüard – CRAHAM)
Marie-Agnès Lucas-Avenel (Université de Caen Normandie, Centre Michel de Boüard – CRAHAM)


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