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Une logique de l’écart dans les choix narratifs des conteurs de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
Lou-Andréa Piana
PIANA Lou-Andréa, « Une logique de l’écart dans les choix narratifs des conteurs de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre », Réforme, Humanisme, Renaissance, 2018/2 (N° 87), p. 23-46.
Extrait de l’article
Le récit-cadre de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, composé d’un Prologue, des débuts et fins de journées et des devis dans lesquels les personnages commentent les contes qu’ils viennent d’entendre, permet de présenter au lecteur les dix conteurs-devisants, cinq femmes (Oisille, Parlamente, Longarine, Emarsuitte et Nomerfide) et cinq hommes (Hircan, Saffredent, Simontault, Dagoucin et Guebron), contraints par des inondations diluviennes à chercher refuge dans l’abbaye de Sarrance (« Serrance » dans le texte). Les indications données sur ces personnages dans le Prologue sont assez peu nombreuses : nous apprenons qu’Oisille est « une dame vefve de longue experience » (p. 56), qu’Hircan et Parlamente sont mariés, que Longarine vient de perdre son époux, que Dagoucin et Saffredent sont de « jeunes gentils-hommes » « serviteurs » (p. 57) de Parlamente et Longarine, et que Simontault est un autre « tresaffectionné serviteur » de Parlamente (p. 61). Nous pouvons également déduire de l’aventure de Simontault, qui, « ennuyé de la longue demeure que faisoit la riviere à s’abbaisser, s’estoit deliberé de la forcer » (p. 60), une impatience et une intrépidité malencontreuses. Ensuite, c’est presque uniquement à travers leurs propos que le lecteur peut connaître les personnages et ceux-ci, loin d’être de simples instruments narratifs, apparaissent complexes, développés et se distinguant les uns des autres. Leurs récits, de même que leurs interventions dans les devis, témoignent de leur caractère et de leurs sujets de prédilection. Ainsi, entre autres exemples, les contes de Nomerfide sont courts et destinés à faire rire, ceux d’Oisille reflètent son évangélisme ; Hircan, Simontault et Saffredent, et peut-être aussi Emarsuitte, sont cyniques, Parlamente, Guebron et Longarine plus idéalistes, et Dagoucin parle d’amour « parfaict » (dans le but évident de se présenter devant Parlamente comme un « parfaict amy »). Les conteurs sont ainsi reconnaissables. Pourtant, certains décalages, certaines inconséquences, viennent troubler ce tableau et rompre l’habitude. L’exemple le plus évident est la Nouvelle 67, dont la dimension exemplaire et évangélique contraste fortement avec les récits ironiques et subversifs de Simontault.
