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Collections et trésors. Représentations sociales et politiques de l’accumulation

Yann Potin

Yann Potin, "Collections et trésors. Représentations sociales et politiques de l’accumulation", dans Hypothèses, année 2003, numéro 1, pp. 13-22.

Extrait de l’article

« Corporation nationale des bienheureux gardiens de collections et leurs maisons de collections (toutes les maisons de collections, et idem, les maisons-dépôts, magasins, archives, musées, cimetières, prisons, asiles, instituts d’aveugles, etc., et aussi l’ensemble des employés desdits établissements). [Collection : exemple : des archives gardent une collection de procès verbaux ; un cimetière garde une collection de cadavres ; une prison garde une collection de prisonniers, etc.] »

Le délire verbal du Zéphyrin de Marelle semble sortir de la tour de Babel. L’univers de Borges, sous-tendu par le texte de Cortázar, inventaire éternellement réversible du monde, constitue en quelque sorte le spectre du mythe moderne de la collection. L’exergue a valeur de mise en garde : catégorie généreuse, il est aisé de sombrer avec elle dans la répétition et le lieu commun, à l’image des collectionneurs de collections que sont Bouvard et Pécuchet. Parvenant à se contenir elle-même, la collection risque de devenir sa propre fin.

Alors que la multiplication des supports virtuels menace les cadres traditionnels de la conservation, les banques de données d’images numériques détrônant le pouvoir de la présence réelle des œuvres, la pratique traditionnelle de la collection semble susciter un intérêt aussi coupable que nostalgique. Les événements médiatiques provoqués par la dispersion de collections célèbres – la vente Breton en 2003 en dernier lieu – confirment une impression sourde : les collectionneurs sont à la mode. La réflexion autour de la conservation matérielle des supports de la création n’est pas seulement concomitante de la propagation d’une « fièvre patrimoniale ». Elle s’inscrit aussi dans le contexte d’une crise interne à la discipline historique. La « nouvelle érudition », portée par le souffle d’une « histoire en miettes », a délibérément replacé au cœur de la méthode la critique des modes de transmission de la documentation historique elle-même. Objet d’étude à part entière, la collection n’en forme pas moins une métaphore de la méthode historique : le corpus des sources de l’historien est aussi une collection. En ce sens, elle entretient une relation de miroir avec la démarche de l’historien. L’histoire des collections, réservée il y a peu aux seules œuvres artistiques, s’affirme désormais comme un champ de recherches conquérant, à même d’accueillir toutes les productions de l’activité humaine, de l’objet de consommation aux classifications scientifiques.

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