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Diane Antille : Les reines et l’orfèvrerie. Pour un autre regard sur la culture matérielle de la cour de France (XIVe-XVe siècles)
Cette recherche porte sur la culture matérielle des reines de France aux XIVe et XVe siècles. En analysant les objets d’orfèvrerie aujourd’hui seulement connus par les comptes, testaments et inventaires, elle autorise à reconsidérer la place marginale que ces femmes et leurs objets occupent dans l’historiographie de l’histoire de l’art. Il en résulte la mise au jour d’une relation singulière des femmes aux objets et un nouveau regard sur le pouvoir de ces derniers dans la société de cour. A l’appui de la notion d’objets fantômes, l’analyse des ornements de corps, des objets de prière et des pièces de vaisselle éclaire le métier de reine démontrant comment l’étude de l’absence enrichit l’histoire de l’art.
Thèse soutenue le 19 décembre 2023, dirigée par Pierre Alain Mariaux (UniNe) et Etienne Anheim (EHESS).
Résumé
En prenant pour point de départ les objets d’orfèvrerie des reines de France aux XIVe et XVe siècles, soit au moment de l’exhérédation des femmes du trône en raison de la loi salique, cette thèse de doctorat questionne la culture matérielle des femmes de pouvoir et ses enjeux dans l’espace curial. La relation des femmes aux objets s’est longtemps restreinte à l’analyse de leurs livres d’heures. La Vierge à l’Enfant reliquaire que Jeanne d’Évreux offre à l’abbaye de Saint-Denis (Musée du Louvre) et le Goldenes Rössl (Trésor d’Altötting) donné en étrennes par Isabelle de Bavière à Charles VI sont pourtant considérés comme les chefs-d’œuvre de la période. Indices d’une relation singulière des femmes aux objets en amont et en aval du règne de Charles V, les rares pièces d’orfèvrerie conservées invitent à rematérialiser la vie des reines de France. Plus encore, en tant que valeurs monétaires en puissance, les objets d’orfèvrerie questionnent l’interdiction morale d’accumuler des richesses faites aux femmes en raison de leur genre. Pour faire ressurgir ces pièces disparues, l’autrice met à l’épreuve les testaments, les comptes d’argenterie et les inventaires après décès en recourant au concept d’objets fantômes. Ce dernier permet d’axer le regard sur la matérialité des items ainsi que leur entourage textuel pour mettre au jour les maillages relationnels, mémoriels et situationnels dans lesquels sont pris les objets. Nécessaires au rang et au rôle de la reine dans la société curiale, ils offrent à voir un trésor réginal qui n’est pas seulement célestiel.
La première partie de la thèse met en perspective la dimension ontologique de la relation des femmes aux objets. Appelées à former des alliances, elles se déplacent d’une cour à l’autre avec leur trousseau. Fondatrice, cette itinérance s’effectue par une mise en exergue de leur corps au travers de parures choisies pour leurs valeurs symboliques et financières. La couronne constitue un chapitre conséquent de cette recherche. Emblème du pouvoir, elle est associée à la gouvernance de la reine et à l’engendrement de l’héritier du trône. L’investigation des ordines et des enluminures démontre une parure matériellement presque confondue entre la reine et le roi mais rattachée à des missions distinctes au sein du royaume. En revanche, l’analyse des inventaires et des testaments met en évidence un attachement singulier des reines à cet insigne du pouvoir dont elle forge l’efficience par différentes stratégies, à l’instar de Jeanne d’Évreux et de Jeanne de Boulogne. L’étude de l’inventaire après décès de cette dernière démontre le rôle essentiel qu’elle a joué dans la constitution du trésor de son beau-fils Charles V.
Les objets précieux discutés dans la deuxième partie relèvent d’une sphère plus intime. Agnus dei, patenôtres et miroirs sont des accessoires de prière investis par les reines pour contrôler leur fertilité et les douleurs engendrées par les grossesses et les accouchements. L’étude des matériaux choisis tels l’ambre, le corail ou les perles autorise à observer des usages singuliers selon les différents cycles de la vie et selon les contextes curiaux de chacune. Le modèle que constitue la Vierge Marie est quant à lui interrogé par le biais d’une analyse de genre. L’examen des objets mariaux de Charles V ou des reliques, manuscrits et objets de Charlotte de Savoie et de Louis XI démontrent la complémentarité des dévotions de la reine et du roi, dont la destinée est conjointement soumise à la naissance d’un héritier.
La troisième partie est consacrée à la monstration curiale permise par les pièces de vaisselle, à l’instar de celles que déploie Isabelle de Bavière et qui portent ses armes. Ces objets démontrent la part active qu’ont jouée les reines dans l’histoire du goût en promouvant le travail des pierres dures tel le cristal ou en favorisant des formes anthropomorphes participant du spectacle qu’offraient les banquets. L’analyse du rôle de Jeanne de Bourgogne autorise à relativiser la place de son petit-fils Louis d’Anjou au sein du développement des arts de la table. Au-delà de la mise en exergue des savoir-faire parisiens, cette partie démontre comment la vaisselle contribue à favoriser un nouveau régime de visibilité.
En plus de rappeler comment la reine et le roi performent leur métier par les objets, cette thèse explique pourquoi et comment les injonctions dues à leur genre ont permis aux reines d’exceller dans la manière d’utiliser, de montrer, de porter, de léguer, de sélectionner, d’investir et de faire circuler les objets. Ne demeurant qu’en mots, ces objets fantômes permettent de reconsidérer le rôle des femmes de pouvoir dans la genèse de l’histoire des collections, établie sur les inventaires pléthoriques de Charles V et de ses frères. Cette recherche participe à combler dans le récit de l’histoire de l’art une double absence, celle des femmes et des objets, au profit d’une nouvelle histoire des pouvoirs et des sensibilités.
