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Le cardinal de Polignac, courtisan ou négociateur ?

Lucien Bély

Bély, Lucien, "Le cardinal de Polignac, courtisan ou négociateur ?", Cahiers Saint Simon, n° 22, 1994. Cardinaux des Mémoires, p. 7-16.

Extrait de l’article

Saint-Simon, lorsqu’il évoque l’abbé puis cardinal de Polignac, dénonce paradoxalement son charme et sa séduction. C’est même, selon ses dires, ce qu’il alla déclarer, sans ambages, au duc de Beauvillier : « L’abbé de Polignac est une sirène enchanteresse, et qui en fait métier et profession... Ses mœurs, ses liaisons, sa conduite n’ont aucun rapport avec M. de Chevreuse, ni avec vous... ». Et aussitôt le jeune duc s’empressa de dénigrer l’abbé pour montrer que ce charme était trompeur et n’était qu’une apparence, une fiction, un masque. Néanmoins, Saint-Simon reste muet sur ce qui faisait la séduction de l’abbé et il reste aussi très discret sur ce qu’étaient ces mœurs, ces baisons et cette conduite. Malgré la belle biographie de Pierre Paul en 1922, la personnalité et les amitiés de Polignac nous échappent encore. Ce sont pourtant ces amitiés, telles que son immense correspondance permettrait de les décrire, qui pourraient nous aider à comprendre une carrière à la fois difficile, mouvementée et brillante. Tout au plus notre mémorialiste peut-il dévoiler les progrès de Polignac à la Cour, lorsqu’il revint « sur l’eau » après son exil dans son abbaye de Bonport.

Le jugement de Saint-Simon s’appuie sur une anecdote : la fameuse réplique de Polignac au roi lors d’un voyage à Marly. « Il suivoit le Roi dans ses jardins de Marly : la pluie vint ; le Roi lui fit une honnêteté sur son habit peu propre à la parer. « Ce n’est rien, Sire, répondit-il ; la pluie de Marly ne mouille point ». On en rit fort, et ce mot lui fut fort reproché ». Plus que la flatterie qui pouvait bien être une forme d’humour, ce qui compte pour le mémorialiste, c’est la réaction de la Cour et le sillage que ce bon mot laissa dans les esprits. Pour Saint-Simon, ce trait représente ce qu’il n’aime pas dans la vie de Cour : une légèreté brillante, alors qu’il ne rêve lui-même que d’affaires sérieuses, de réflexions sur l’Etat, de discussions politiques avec des ministres. Saint-Simon mentionne une première fois la scène pour 1705, mais Polignac, selon Bois-lisle, ne fut des Marly qu’à partir de 1710. Et Saint-Simon évoqua également la réplique pour 1710, au retour des négociations de Gertruydenberg. L’éditeur de Saint-Simon peut même dater la promenade du vendredi 17 octobre 1710. Cette incertitude à propos des dates vient confirmer que la pluie de Marly servait surtout à mieux marquer le caractère et les manières de Polignac, comme un acte manqué qui révélait tout un personnage.

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