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Le goût de la cour

W. G. Moore

W. G. Moore, "Le goût de la cour", dans Cahiers de l’AIEF, année 1957, volume 9, numéro 9, pp. 172-182.

Extrait de l’article

Je voudrais soulever devant vous une question dont j’entrevois l’importance, mais pas du tout la solution, à savoir : quel a été au juste le goût, ou les goûts, de la cour de Louis XIV ? question globale, renfermant bien des nuances, exigeant bien des précisions. De quelle époque parlera-t-on ? la cour de Saint Simon n’est pas la cour du jeune roi. A qui pense-t-on ? aux marquis écervelés, aux gens de robe officiers de la maison du roi, à Monsieur, à Mme de Sévigné ?

Il est évident d’abord que la cour a beaucoup fait pour la vie de théâtre en France à une époque où les moyens de la nouvelle bourgeoisie ont permis un véritable épanouissement des théâtres de Paris... Il est évident que les artistes du théâtre n’auraient pas fait ce qu’ils ont fait sans l’appui du roi et de la cour. Rappelons-nous que la cour a disposé de moyens artistiques plus efficaces que ceux de la ville. Je n’en citerai que trois. L’argent d’abord. Aux fêtes de la cour on a pu dépenser bien plus d’argent qu’à n’importe quel théâtre. On n’a qu’à voir les représentations de Psyché en 1671, d’abord devant le roi aux Tuileries, et six mois après au théâtre du Palais Royal. Mesnard fait observer que la troupe de Molière n’avait rien épargné pour se rapprocher autant qu’il était permis « de ces splendeurs que l’ог du roi pouvait seul payer ». En second lieu, la cour était à même d’imposer par la seule présence du roi, une discipline que la ville n’a jamais atteinte : je veux dire un spectacle ordonné, bienséant, élégant, sans parterre bruyant, la scène n’étant pas encombrée de spectateurs, sans cohue à l’entrée, sans bagarre à la fin. La salle neuve des Tuileries fut appelée le théâtre le plus magnifique de l’Europe, chaque spectateur pouvait voir et entendre très commodément et sans aucun embarras. N’exagérons pas toutefois : même à la cour l’encombrement était tel qu’on n’était pas sûr de sa place. A Versailles, en 1668, selon Huyghens, « il y avoit une si grande foule de gens qu’à la comédie le Roy mesme eut de la peine à faire placer les dames et il fallut faire sortir pour cela quantité d’hommes malgré qu’ils en eussent ».

Plus important encore peut-être que l’argent et la discipline dont la cour disposait a dû être le fait qu’on travaillait pour un maître et non pas au gré d’une troupe plus ou moins attachée à un directeur qui n’était que comédien. C’était le roi qui commandait le spectacle, et qui entendait qu’on l’obéît, et sur le champ. Pour ce maître on faisait l’impossible : dans un délai de quelques jours parfois, les machines et les décors se rassemblaient, les vers et les scènes se trouvaient écrits, les rôles s’apprenaient. Molière lui-même s’en est plaint. « Le Roi ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu’il entreprend », disait-il à deux reprises après 1670.

La marque de ces divertissements de cour c’est donc le luxe, l’élégance, mis au service de tout ce qu’ « il y a de plus poli, de plus galant comme on disait. Les vers de Benserade, selon Costar, avaient un air si galant qu’ils l’emportent au-dessus de tous les autres au jugement de la Cour ».

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